Despentes : anarcho-féministe

Avec King Kong Théorie, Virginie Despentes lance un pavé féministe à la sauce punk-rock dans la mare de l’automne littéraire. Cet essai autobiographique aborde pêle-mêle des sujets aussi brûlants que le viol, la prostitution, la pornographie. Entretien sans fard avec une King Kong girl.

Le Magazine.info : On connaissait Virginie Despentes romancière et cinéaste. D’où vous est venu l’envie d’écrire un essai sur le féminisme ?

Virginie Despentes : Ma motivation remonte à l’époque de Baise-moi. La levée de boucliers provoquée par la sortie du film en France a soulevé des questions qui m’ont beaucoup interpellée. Pourquoi notre vision du sexe et notre propos sur le viol déchaînaient-ils des réactions aussi violentes, qui ont conduit à la censure du film ? Ces questions m’ont amenée à me définir par rapport au féminisme qui jusque-là ne me concernait que de loin.

Le Magazine.info : Êtes-vous affiliée à un mouvement féministe ?

Virginie Despentes : Non. Je suis un électron libre, une espèce d’anarcho-féministe. Par mon éducation, j’ai toujours une lecture un peu marxiste de la réalité, plus intuitive que théorique. Je vois la condition féminine liée à la classe et à l’appartenance raciale. En ce sens, j’ai conscience d’avoir écrit un livre de “petite blanche”. J’aurais aimé faire quelque chose de plus universel, mais je me suis rendu compte que pour bâtir une pensée, le mieux était de commencer par parler de soi.

Le Magazine.info : Vous évoquez votre succès en disant : “je suis devenue une fille publique”. Y a-t-il un lien entre l’exposition médiatique et la prostitution ?

Virginie Despentes : Absolument ! Rencontrer des inconnus, partager une intimité avec eux, se mettre à nu dans une situation à la fois facile et anti-naturelle, s’exposer au regard public... Ce n’est pas un hasard si je suis fascinée par les hardeuses. Elles sont les filles de l’entertainment par excellence, qui ont poussé la logique de l’exhibition jusqu’au bout. Bien sûr, elles “font semblant” : tout le monde “fait semblant” au cinéma ou à la télé ! Pourquoi faudrait-il qu’il y ait vérité pure dans le sexe plutôt qu’ailleurs ?

Le Magazine.info : Vous parlez d’ailleurs de la prostitution avec une placidité confondante…

Virginie Despentes : La prostitution volontaire et occasionnelle, à laquelle je me suis livrée un temps, est bien plus fréquente qu’on ne le pense. L’acte en lui-même ne bouleverse pas fondamentalement nos repères liés à l’argent ou à la relation féminin-masculin. Ce n’est pas si différent de ce qui se passe dans certains mariages… Cela peut se passer dans une continuité très tranquille. Par contre en parler, dire “je l’ai fait”, vous propulse d’emblée dans la position d’une marginale, comme les « intouchables » en Inde.

Le Magazine.info : Vous revenez, dans King Kong Théorie, sur le viol dont vous avez été victime, avec ce commentaire : « raconter mon expérience, c’est difficile »...

Virginie Despentes : Ce viol a été le seul événement de ma vie pour lequel je n’ai trouvé aucune parole de référence, aucun livre qui fasse sens. Le viol est incontournable, mais tabou. Présent partout, en littérature, en peinture, dans la vie des femmes et des nations, comme arme de guerre, et pourtant on n’en parle jamais, sauf à l’occasion de débats juridiques. Il résume la condition féminine en tant que menace indicible à laquelle nous devons rester soumises. Nous sommes extrêmement nombreuses à avoir été violées, mais dire “je suis une victime du viol”, voire porter plainte, reste très difficile... Heureusement, depuis les années 90, nous assistons à l’émergence d’un débat social sur ce sujet.

Le Magazine.info : Après six livres de fiction, King Kong Théorie est votre premier essai. Marque-t-il une étape dans votre œuvre ?

Virginie Despentes : En effet, c’est la première fois que je ne traite pas de la difficulté de devenir adulte. Je regrette parfois la brutalité furieuse du désir adolescent, cette certitude de la jeunesse. Mais aujourd’hui, à trente-sept ans, ayant totalement arrêté l’alcool, je suis plus en phase avec mes désirs que jamais. Plus on gagne en force authentique, plus on perd en agressivité et en arrogance. C’est sans doute ça, la maturité... Par ailleurs, avoir rencontré Beatriz (ndlr : la philosophe Beatriz Preciado, sa compagne) et être sortie de l’hétérosexualité m’a mise en contact avec ma puissance. Le rapport de séduction avec les hommes me bridait, pas tant dans la relation intime que dans l’affirmation sociale. Je me sens désormais capable de décoller, d’écrire des livres impressionnants.

Le Magazine.info : Cette puissance dont vous parlez, est-ce le “King Kong” que nous portons tous au-delà de notre identité masculine ou féminine ?

Virginie Despentes : « King Kong » me sert à désigner un lieu de créativité, un angle primitif, animal et humain en même temps, où l’on est capable de langage et d’émotion, d’humour, d’appréciation esthétique, d’affection, de tristesse... Chacun peut imaginer devenir fluide à l’intérieur, se retirer des représentations sexuelles pour interpréter autre chose. Avoir le droit ne se reconnaître ni dans le mâle, ni dans la femelle.

Le Magazine.info : Que reste-t-il alors du féminin ?

Virginie Despentes : La maternité. Dans mon couple avec Beatriz, il y a un jeu de résonance complètement différent de ce que j’ai connu avant, mais il demeure la question de savoir si je ferai un enfant ou pas. J’ai une limite d’âge différente de celle d’un homme : je fais partie de cette moitié-là de l’humanité.

Le Magazine.info : Que devient la structure familiale avec ces nouveaux repères ?

Virginie Despentes : Historiquement, nous sommes au bord d’une révolution spontanée des structures sociales. La famille traditionnelle est remise en question : les couples hétérosexuels ne restent plus forcément ensemble, alors autant décider de ne pas faire les enfants d’emblée dans l’espace fermé d’un seul couple. Les enfants de ménages divorcés sont encore très tristes, c’est vécu comme un échec alors que, de fait, un fonctionnement alternatif est déjà en place. Si on l’assumait mieux dès le départ ce serait moins douloureux et bien plus intéressant.

Le Magazine.info : Et le masculin ? Qu’est-ce qui plaide pour lui au bout du compte ?

Virginie Despentes : Dans tous les domaines de l’art, les mecs ont fait de grandes choses. Compositeurs, peintres, architectes, écrivains... Je pense à Bukowsky, ou à Joey Starr, que je vois comme une merveilleuse usine à testostérone. Il a énormément d’humour, avec en même temps une espèce de crétinerie obstinée... Formidable !

 

 

Le Magazine.info : En tant que femme artiste, vous dites avoir été soumise à des “réassignations”. Le monde de la culture est-il machiste ?

 

Virginie Despentes : En publiant mon premier livre, j’étais stupéfaite qu’on me compare toujours à des écrivains femmes, plutôt qu’à un Vincent Ravalec dont je me sens plus proche. Voilà un exemple de cette construction imposée de l’extérieur qui définit le féminin, et qui souvent le défigure. C’est extravagant : on produit une œuvre et certains se permettent d’en remettre en question la légitimité pour des raisons de genre, sans même s’intéresser au contenu ! En politique, c’est encore pire…

Le Magazine.info : A ce propos, une femme à l’Elysée, cela vous paraît-il possible ?

Virginie Despentes : La candidature de Ségolène Royal révèle des abîmes de sexisme... Comment ose-t-on s’étonner à ce point qu’une femme brigue la présidence ? A mon sens, ces distinctions sexistes sont avant tout le fait d’une certaine élite française. Le reste de la société a déjà intégré que le genre n’était pas déterminant en termes de talent, de capacité à gérer un pays. Cela dit, je crains que l’accession des femmes aux postes de responsabilité ne change rien. Le pouvoir est corrupteur ; elles risquent de devenir, comme les hommes, de véritables machines politiques.

 


photo Virginie Despente©Careme2


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Le 8 juin 2007

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