Pour un téléfilm de France 3, Jacques Weber incarne le Père Joseph Wresinski. Entretien avec le comédien, un jour d’été, dans un bidonville, près de Bordeaux.

Gilles Gustine / FTV
Il est peu connu du grand public. Pourtant le Père Joseph Wresinski est sans doute l’une des figures principales de l’humanitaire au XXe siècle. Fondateur du mouvement ATD Quart Monde, il est le créateur de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre 1987. À cette date, plus de 100 000 personnes se rassemblèrent sur le parvis du Trocadéro à Paris, pour que l’ONU reconnaisse l’extrême pauvreté comme une violation des droits de l’Homme.
Issu d’une famille très pauvre, Joseph Wresinski, devenu prêtre, fut envoyé en 1956 dans le bidonville de Noisy-le-Grand à l’est de Paris où vivaient 300 familles. Il s’y installa et commença là son combat pour que les habitants prennent en charge leur vie. C’est ce combat que la réalisatrice de documentaires Caroline Glorion raconte dans un film à l’occasion de l’Année européenne 2010 de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Produit par France Télévisions avec le soutien du CNC (Conseil national de la cinématographie) et de la Région Aquitaine, le film sera diffusé à la fin de l’année.
Jacques Weber incarne le Père Joseph. Homme de théâtre, de cinéma et de télévision, on a pu le voir ces dernières années dans Cyrano de Bergerac, Don Juan ou le Comte de Monte Cristo. Nous le retrouvons à Bègles, près de Bordeaux, où a été reconstitué le bidonville de Noisy-le-Grand, avec ses abris de fortune et ses vieux camions rouillés. Les habitants du bidonville sont joués par des figurants issus de la grande pauvreté, ce qui donne au film une authenticité particulière. Jacques Weber déambule, portant soutane. Il s’exprime à mots choisis.
L’Église selon Wresinski
"J’ai toujours eu une relation tourmentée avec l’Église. Enfant, j’ai connu une Église engagée, sociale, mais j’ai aussi été victime d’attouchements de prêtres pervers. Je suis d’une génération qui, avec Jean XXIII, le Pape du Concile, a vécu une ouverture extraordinaire de l’Église. Mais, aujourd’hui, on assiste à une fermeture effrayante. Ça m’a d’ailleurs fait perdre la foi. Heureusement qu’il y a encore des marginaux comme Joseph Wresinski, qui sont du côté des pauvres.
Ce qui m’a touché dans le personnage, c’est non seulement sa bonté mais son extrême intelligence intuitive et généreuse. L’Abbé Pierre et lui se connaissaient et s’estimaient. Ils ont eu chacun une action différente et complémentaire : "Là où mon action s’arrête, disait l’Abbé Pierre, commence celle du Père Joseph. Moi, je suis d’un milieu aisé et lui d’un milieu pauvre. Par là même, il a une connaissance que je ne peux pas avoir." Joseph Wresinski parlait des habitants du bidonville de Noisy-le-Grand comme de son peuple. Il était capable de grands coups de colère et d’une indignation passionnée. C’est un personnage aigu, sans concession, dans lequel j’essaie de me glisser.
Je suis issu, moi-même, de la petite bourgeoisie. Nous étions quatre enfants et ma mère avait un cahier sur lequel elle tenait tous les comptes. Nous n’avons jamais manqué de rien grâce à son organisation. Mais j’avais un problème : j’étais un cancre. On m’a mis en classe d’adaptation. Et je me suis arrêté en 3e. Je suis un rescapé de l’Éducation nationale et j’ai toujours eu un énorme complexe face aux "tenanciers de la culture". Je ressens aussi cette intimidation chez Joseph Wresinski. Cela m’en rend un peu plus complice."

Gilles Gustine / FTV
Jouer, s’engager
Aux côtés d’Anouk Grinberg, qui tient le rôle d’Alicia, une femme du bidonville, Weber donne la réplique à une centaine de figurants issus du quart-monde. Cette présence impose au comédien une approche plus directe. Il poursuit : "C’est très troublant dit Jacques Weber. J’ai connu des metteurs en scène qui utilisaient les figurants sans soin, sans attention, en se disant : "ça va être génial pour mon film" ! Ce n’est pas du tout l’attitude de la réalisatrice Caroline Glorion. Elle a, avec tous, un rapport très humain. Il n’y a pas eux et nous, mais quelque chose qui se passe entre nous. On a l’impression d’être chez eux. Ils sont un constant rappel à l’ordre.
Moi qui suis pourtant très informé de la vie du pays, je me rends compte qu’à deux pas de chez moi, il y a d’autres mondes que je ne connais pas. Et quand j’entends qu’en ces temps de crise nos politiques nous disent que tout le monde doit faire un effort, j’ai envie de vomir. Je ne suis pas un acteur engagé – je déteste cette expression. Je suis un citoyen qui a le droit et le devoir de s’exprimer. Aujourd’hui, on fout en l’air toutes les petites avancées qu’avait faites la gauche, avec un cynisme extraordinaire et une férocité inouïe. Alors je gueule. Le meilleur qu’on puisse souhaiter au film, c’est qu’entre un match de foot et de mauvaises informations ou un jeu débile, quelque chose d’autre se fasse entendre." Ce sera, on l’espère, un soir de décembre sur France 3, à 20 h 30.




