Interview : Charles Melman

Les Français sont les champions du monde de la consommation de calmants et d’antidépresseurs, au point que la dépression tend aujourd’hui à devenir une véritable question de société. Pourtant, cette pathologie reste encore mal connue du grand public. Charles Melman, psychiatre et psychanalyste, fondateur de l’Association lacanienne internationale, explique les raisons de son expansion.
 
Charles Melman. Thomas Vincent/Le Magazine.info
 
 
Le Magazine.info : Comment distingue-t-on un état dépressif d’un simple état d’âme ?
 
Charles Melman : On distingue très facilement la tristesse passagère d’une véritable dépression. La tristesse est un état moral, un sentiment qui n’a rien de pathologique. C’est une réaction normale de tout individu face à un évènement ou une situation malheureuse. En revanche, la dépression est un état pathologique qui détermine de façon permanente une façon d’être, organise l’ensemble des pensées et contrarie la volonté éventuelle d’un sujet à s’en sortir. Pour le déprimé tout est devenu négatif, lui même se perçoit comme tel. Ses entreprises, il les vit au départ comme inutiles ou inefficaces. Ce qui caractérise une dépression c’est l’impossibilité de s’en sortir par soi-même, et donc le besoin de faire appel à quelqu’un. Si on peut s’en sortir tout seul, c’est alors d’avantage un excès de découragement qu’une dépression.
 
Le Magazine.info : Observez-vous une augmentation des cas de dépression en France ?
 
Charles Melman : Cette affirmation est purement factuelle et statistique, mais il est vrai que la clientèle des spécialistes du traitement des maladies mentales et des troubles psychologiques est plus souvent constituée de dépressifs que par le passé. En France, selon certaines statistiques, 15 % des patients qui consultent dans l’ensemble des services des hôpitaux seraient dépressifs.
 
Le Magazine.info : Comment interprétez-vous cette généralisation des états dépressifs ?
 
Charles Melman : Je pense qu’elle témoigne de l’avènement d’une nouvelle économie psychique fondée non plus sur le refoulement des désirs mais au contraire sur leur libre satisfaction. La jouissance est devenue une norme sociale, en ce sens qu’elle guide la plupart de nos comportements. Par conséquent, toutes les formes de frustration, jadis acceptées et refoulées, sont aujourd’hui mal vécues par les êtres humains. Cette aspiration à une satisfaction « immédiate » fragilise notre psychisme et génère d’avantage de troubles dépressifs car les limites n’existent plus.
 
Le Magazine.info : Concernant la jouissance comme norme sociale, pensez-vous que la génération du baby-boom qui a milité dans les années soixante pour une société permissive, a pu favoriser cette mutation ?
 
Charles Melman : La part de responsabilité de cette génération est réelle et l’affirmation de la pensée libertaire ou de « libération » ne va pas sans poser quelques difficultés. La pensée de Mai 68, en particulier, à laquelle vous faites implicitement référence, a tenu à nous libérer d’un certain nombre de contraintes et de brides imposées aux expressions du désir. D’un certain point de vue, on peut dire que cette pensée a parfaitement réussi puisque nous sommes tous devenus dépendants de cet impératif de jouissance. Mai 68 a donc favorisé l’émergence de nouvelles contraintes. A titre d’exemple, la toxicomanie en tant que phénomène de masse est une conséquence directe de cette période.
 
Le Magazine.info : Face à cette généralisation des états dépressifs, que peuvent faire les pouvoirs publics ? Peut-on songer à une concertation entre ces derniers et les milieux psychiatriques ou psychanalytiques ?
 
Charles Melman : Je ne pense pas que les psychiatres et les psychanalystes puissent guérir la situation sociale. Le problème dépasse le gouvernement lui-même. Les hommes politiques ne sont plus maîtres des processus économiques. Ils ne peuvent que se débrouiller et louvoyer avec ces processus. Ils sont exposés à une série d’évènements qui ne peuvent contrôler. Entre la réalité du pouvoir économique et la réalité du pouvoir politique, il n’y a plus de continuité mais des hiatus. Par ailleurs, ce manque de cohérence rend difficile l’exercice politique pour les citoyens de manifester car on ne sait plus très bien contre qui s’opposer.
 
Le Magazine.info : Sous-entendez-vous que la multiplication des états dépressifs est aussi tributaire de l’économie ?
 
Charles Melman : Bien sûr ! Aujourd’hui, lorsqu’un jeune doit galérer, quelles que soient ses études, pour trouver un job, un logement, pour pouvoir quitter ses parents et fonder un foyer, pour pouvoir s’offrir une vie décente, croyez-vous que cela soit stimulant ? C’est stimulant un temps, ça l’oblige à se bagarrer mais si il s’il se bagarre pendant des années et que les résultats ne sont pas au rendez-vous, que va-t-il se passer ? Il va se lasser et se dire qu’il ne vaut pas grand chose puisque personne n’a l’air de le reconnaître à sa juste valeur.
 
Le Magazine.info : Votre ouvrage, L’Homme sans gravité*, dresse un constat alarmant de notre société. Votre vision n’est-elle pas un peu trop pessimiste ?
 
Charles Melman : Je ne vois pas pour quelle raison nous serions optimistes. D’un point de vue politique et social, la situation me paraît préoccupante. Regardez les millions de jeunes qui ont défilé contre la précarité. Qu’est-ce qui aujourd’hui n’est pas précaire ? Les relations sentimentales, nos situations professionnelles et nos valeurs sont-elles à l’abri ? La seule chose que nous pouvons entreprendre, c’est de faire en sorte que les choses aillent mieux dans le futur.
 
Propos recueillis par
 
 
 

Charles Melman, L’Homme sans gravité. Jouir à tout prix. Entretiens avec Jean-Pierre Lebrun. Denoël (2002), Folio Essais (2005).


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Le 23 novembre 2007

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