Interview : Matthieu Ricard

Né en 1946, fils du philosophe Jean-François Revel, docteur en biologie moléculaire à l’Institut Pasteur sous la direction du Professeur François Jacob, Matthieu Ricard a abandonné une brillante carrière scientifique pour se convertir au boudhisme qu’il a découvert à la fin des années 1960. Ordonné moine en 1978, il est devenu l’un des spécialistes mondiaux du boudhisme et accompagne régulièrement le Dalai Lama dans ses voyages en qualité d’interprète. Etabli depuis 1972 dans les Himalayas, il vit au monastère de Shétchen au Népal. A minuit passé à l’issue de sa conférence sur le Bonheur, organisée récemment par le Jeune Barreau de Bruxelles, le moine boudhiste le plus célèbre de France a bien voulu répondre aux questions du Magazine.info.

Le Magazine.info : Vous êtes au courant de la crise des banlieues dans notre pays. La société semble avoir perdu ses repères essentiels et les jeunes sont déboussolés : quel pourrait-être votre message à l’intention des jeunes occidentaux ?

Matthieu Ricard : Grandir, ce n’est pas seulement acquérir des connaissances et développer son intelligence. Si on ne fait pas un effort pour développer des qualités humaines et devenir une meilleure personne, non seulement, on est perdant soi-même pour son propre bien-être, mais on ne contribue que de façon négative à la société et donc, tout le monde y perd. Il faut bien comprendre qu’il est essentiel d’identifier en soi un potentiel d’épanouissement, ne pas perdre espoir que ce potentiel existe et peut être réalisé. Il faut changer notre manière de percevoir le monde : nous avons un potentiel à développer, sinon l’existence n’a guère de sens.

Le Magazine.info : De nouveaux “boat people” débarquent sur nos rivages, des clandestins font la grève de la faim dans les églises ou les gymnases, des milliers de latinos illégaux défilaient récemment dans les rues américaines... Quel est à votre avis le rôle que devraient jouer l’Europe et l’Amérique face à la déferlante de l’immigration illégale ?

Matthieu Ricard : La seule façon de faire pour l’Europe et l’Amérique, c’est d’aider à se développer les pays d’où viennent les immigrants. Il faut réduire le fossé entre le Nord et le Sud, entre l’Est et l’Ouest et se rendre compte que le monde de la globalisation entraîne une responsabilité universelle. Encore une fois, si on ne s’occupe pas de ceux qui souffrent, qui manquent d’éducation, c’est le monde entier qui est perdant. La plus forte menace pour les pays nantis, ce n’est pas le terrorisme, c’est la pauvreté qui sévit dans certaines parties du monde. Les ressources existent pourtant. Malheureusement, les Etats-Unis, par exemple, consacrent plus 50 % de leur budget aux armements. C’est intolérable qu’un pays fonctionne de cette façon. C’est inadmissible de dépenser tant de ressources pour l’armement, c’est complètement dysfonctionnel. Ces montants suffiraient à résoudre tous les problèmes de santé et d’éducation. Il faut savoir aussi que 95 % des armes sont fabriquées et vendues par les cinq membres permanents du Conseil de sécurité. Comment voulez vous qu’après cela, ils essaient d’imposer la paix ?

Le Magazine.info : Il y a néanmoins des initiatives intéressantes telles celle d’Unitaid pour l’approvisionnement en médicaments à l’intention des pays en voie de développement grâce à une taxe sur les billets d’avion.

Matthieu Ricard : C’est bien, mais il y a tout d’abord le programe du Millénaire (ndlr :www.undp.org). Malheureusement, les gouvernements ne s’y mettent pas. Il faut pourtant savoir que chaque jour, 3000 enfants dans le monde meurent par exemple de la malaria. C’est inadmissible que les dirigeants politiques ne respectent pas les engagements qu’ils ont pourtant pris dans le cadre du programme du Millénaire, et n’honorent pas les promesses d’entraide entre le Nord et le Sud. Les faits sont là : on est en deçà des besoins nécessaires au développement. En revanche, on est prêt à inonder le monde de technologies créant de grandes disparités. Cela incite les gens du Sud à considérer les pays du Nord comme des nantis.

Le Magazine.info : Fin mai, lors de la visite du Dalai Lama au Parlement européen, son président, Josep Borrel Fontelles, avait annoncé qu’il se rendrait prochainement en Chine et au Tibet. Quelles sont à votre avis les attentes du gouvernement tibétain en exil par rapport aux visites de dirigeants occidentaux auprès des autorités chinoises ?

Matthieu Ricard : Le Dalai Lama demande toujours que les dirigeants fassent passer le message suivant : le Dalai Lama est sincère quand il dit qu’il ne demande pas l’indépendance, mais l’autonomie véritable du Tibet, et que la seule solution, c’est le dialogue. De plus, un pays qui dès le départ a renoncé au terrorisme ne devrait pas être pénalisé pour cela. A fortiori, devrait-il bénéficier d’un soutien, d’une vraie volonté politique, de la part des dirigeants du reste du monde.

Le Magazine.info : Avant d’être moine, vous étiez homme de science. A en juger par les résultats de récents travaux présentés lors de votre conférence, vous poursuivez toujours des objectifs scientifiques. Vous sentez-vous plus utile à l’humanité en tant que moine ou en tant que scientifique ?

Matthieu Ricard : Pour moi, il n’y a pas de frontières entre les deux. Si on peut contribuer à redonner ses lettres de noblesse à la mutation de l’esprit, il faut continuer.

Le Magazine.info : Petite curiosité pour finir. Vous vous appelez Ricard. Votre père, le célèbre humaniste et philosophe, s’appelait Revel. Expliquez-nous.

Matthieu Ricard : Oh, tout simplement, mon père a décidé de prendre le nom d’un bistrot “Chez Revel”. C’est son nom de plume et moi je m’appelle simplement Ricard, du nom du patronyme de la famille.

Propos recueillis par



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Le 4 novembre 2006

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