Interview : "Non à Edvige"

Rédigée au cœur de l’été, sans débat parlementaire préalable, la première version du décret instituant le fichier de police Edvige (Exploitation documentaire et valorisation de l’information générale) a fait couler beaucoup d’encre ces dernières semaines. Ce texte – Edvige 1 – visait notamment à instaurer le fichage des personnes ayant « sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ». Face aux nombreuses critiques des milieux politiques et associatifs, un nouveau décret – Edvige 2 – a été rédigé et transmis, le 19 septembre dernier, à la Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés (CNIL) pour avis. Entretien avec Jean-Claude Vitran, animateur du groupe de travail Libertés et Technologies de l’Information et de la Communication à la Ligue des Droits de l’Homme, l’une des associations membres du collectif Non à Edvige.

 

Lemagazine.info : Comment est né le collectif Non à Edvige ? Et quels sont vos moyens d’action ?

Jean-Claude Vitran : Le collectif est né le 3 juillet dernier par la volonté du Réseau Associatif et Syndical (RAS), qui a mis en ligne une pétition intitulée « Non à Edvige ». Très vite la pétition a pris de l’ampleur : fin juillet, il y avait environ 70 000 personnes et 400 associations et organisations pétitionnaires. Aujourd’hui, nous en sommes à 190 000 signatures électroniques, 20 000 signatures papier et plus de 1 000 associations et organisations participantes. Le 1er septembre dernier, douze entités – Syndicat de la Magistrature, CGT, CFDT, Aides, Ligue des Droits de l’Homme, etc. – ont déposé un recours commun devant le Conseil d’Etat.

Lemagazine.info : Que reprochiez-vous à Edvige 1 ?

Jean-Claude Vitran : Tout d’abord, Edvige 1 devait collecter des informations à caractère strictement privé – ethnie, santé, particularisme sexuel, etc. – ainsi que des informations sur les enfants à partir de 13 ans sans qu’ils aient commis le moindre acte délictueux. Par ailleurs, ce fichier était très flou dans ses définitions, notamment quant aux « déplacements » et à l’« environnement » des personnes. Il mélangeait également plusieurs finalités en voulant répertorier les personnalités, les délinquants, des renseignements administratifs, etc. Nous regrettions en outre que la durée de conservation de ces données ne soit pas mentionnée : des informations collectées à 13 ans pouvaient figurer 50 ans plus tard. Enfin, rien ne précisait si les citoyens avaient un véritable droit de regard sur ce fichier.

Lemagazine.info : Que pensez-vous du projet Edvige 2 ? Et quelle est votre position aujourd’hui ?

Jean-Claude Vitran : Pour Edvige 2, nous ne sommes pas en possession des textes préparatoires. Néanmoins, nous savons qu’un certain nombre des informations qui devaient paraître dans Edvige 1 semblent avoir été supprimées [notamment les données relatives à la santé et à la vie sexuelle, Ndlr]. Nous sommes satisfaits de ce premier recul du gouvernement. Néanmoins, nous restons mobilisés car nous sommes opposés au fichage des enfants de 13 ans n’ayant pas commis de délit. Cette disposition est la porte ouverte à l’arbitraire : discriminations, délits de faciès, fichage des jeunes des banlieues, etc.


Nous souhaitons également avoir dans notre pays un vrai débat sur le fichage en général car les fichiers de police peuvent contenir un nombre très important de données erronées. Nous désirons enfin que la CNIL ait des moyens supplémentaires pour permettre une meilleure garantie des libertés des citoyens. C’est pourquoi nous restons mobilisés en vue de la sainte Edwige, le 16 octobre prochain.

 

Lemagazine.info : S’il était approuvé par la CNIL et le Conseil d’Etat, comment ce nouveau fichier sera-t-il renseigné et utilisé ?

Jean-Claude Vitran : Edvige 2 sera complété par les enquêtes de renseignements classiques – type Renseignements généraux – mais aussi par les informations que l’on trouve sur Internet, qui reste à ce jour le plus grand des fichiers interconnectés… Il sera utilisé par les différentes polices, pour leurs enquêtes de renseignements sur le "profilage" des personnes prenant des responsabilités et amenées « à troubler l’ordre public ».

 

Lemagazine.info : Comment expliquez-vous l’apparition de ce type de fichiers policiers ?

Jean-Claude Vitran : Il y a de nos jours une volonté générale de toujours plus surveiller, de ficher les personnes, aussi bien en France que dans le reste du monde occidental. Depuis la dernière guerre et durant la Guerre froide, une paranoïa sécuritaire s’est développée : celui qui n’est pas avec moi est contre moi. Les événements du 11 septembre ont exacerbé cette folie. Il ne faut également pas oublier la convergence d’intérêt de l’Etat et de la société marchande, qui se superpose dans nos sociétés. L’Etat a intérêt à "profiler" les citoyens, pour prévenir les mouvements sociaux et avoir la paix sociale. La société marchande, elle, cherche à ficher les consommateurs pour mieux leur vendre ses produits.

Lemagazine.info : Selon vous, les citoyens se sentent-ils concernés par les débats autour d’Edvige ?

Jean-Claude Vitran : Pas tous les citoyens, loin s’en faut. Néanmoins, beaucoup d’entre eux ont pris conscience du problème. Les médias de leur côté – que l’on critique souvent – s’immiscent dans les débats et aident à la prise de conscience. Il n’y a pas à proprement parler de « vigilance citoyenne » mais nombre de personnes prennent conscience des dangers et des dérives qui pèsent de plus en plus aujourd’hui dans nos démocraties. Edvige en est un exemple.



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Le 27 septembre 2008

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