Rachid Djaïdani a grandi en banlieue parisienne. Amoureux du ring, il est également écrivain, acteur et réalisateur. En 1999, son premier roman, Boumkoeur, est un véritable coup de poing. Un succès qui libère une langue riche et puissante, une poésie organique qui tisse des liens nouveaux entre le bitume et la littérature. Suivent Mon Nerf en 2004, puis Viscéral qui vient de paraître au Seuil. Dans ce dernier, on plonge dans la vie de Lies, un personnage qui trace sa voie dans une société où subsistent peu d’échappatoires. Rencontre avec un auteur « urbain » d’une grande intensité.

Rachid Djaïdani - Pierre Olivier Bannwarth/Lemagazine.info
Lemagazine.info : Viscéral est votre troisième roman. Comment travaillez-vous ?
Rachid Djaïdani : J’essaie de régler mon début, mon milieu et ma fin. Comme j’ai lu plus de scénarios que de romans, je construis mes histoires autour d’une intrigue principale mêlée d’intrigues secondaires. L’idée quand j’écris, c’est d’être comme sur scène devant les gens, quand par exemple je joue Laërte dans Hamlet, et qu’il apprend la mort de son père et de sa sœur, la situation est violente, et dans l’émotion, je dois garder une rigueur aussi coupante qu’un diamant. Dans Viscéral, c’est la même chose. L’écriture relie tout ça comme une séquence ADN. Avec l’expérience, j’essaie de ne plus me perdre dans des descriptions inutiles. Ma quête, c’est d’arriver à la simplicité. C’est ça le vrai travail.
Lemagazine.info : Vous vous souvenez de la première fois où l’écriture a signifié quelque chose pour vous ?
Rachid Djaïdani : J’étais au lycée professionnel en BEP menuiserie (on m’a viré au bout d’un an). Un jour, on devait rendre une rédaction. Je ne l’avais pas faite alors pendant la pause, dans la cour, j’ai commencé à écrire. Je me suis retrouvé avec du blablabla que je n’avais jamais vécu auparavant ! Après avoir vraiment voyagé, j’ai donné ce truc à la prof qui m’a répondu « Rachid, c’est hors-sujet ». J’avais le sentiment d’avoir touché une vraie réalité… C’est une des premières fois où j’ai eu cette sensation. Par la suite, les premiers vrais retours, c’est quand j’écrivais à mes potes en prison. On me disait « ta lettre, elle a fait rigoler tous les potes de la cellule, vas-y, continue à nous envoyer des histoires ». Ce sont les premières sensations de « culture » que j’ai eu.
Lemagazine.info : C’est difficile de retrouver ces sensations pour un deuxième roman ?
Rachid Djaïdani : C’est le plus dur. Mais le pire avec Mon Nerf, dont on a moins parlé, c’est qu’on m’a donné le sentiment qu’un arabe devait écrire sur la banlieue sinon il n’existait pas. Il y a là une vraie discrimination intellectuelle.
Lemagazine.info : Vous pensez que c’est parce que Viscéral se passe en banlieue que vous avez pu faire l’émission de PPDA et celle de Laure Adler sur France Ô ?
Rachid Djaïdani : Avec Viscéral , j’ai voulu écrire une histoire universelle. Ce qui était formidable sur Vol de nuit, c’est qu’ils n’ont rien coupé de ce que j’ai dit, ils m’ont même dit « merci ». A côté de ça, c’est extraordinaire le nombre de personnes que je vois pour qui la meilleure façon de dénigrer ma création est de ne pas en parler. Pourtant ils savent très bien que, artistiquement, j’existe, ma voix est là, et à travers elle, celle de beaucoup de petits frères… Ce qui est génial et malheureux, ce sont tous ces gens de l’intelligentsia littéraire dépassés par des codes qu’ils ne connaissent pas. Les gens ne retiennent que les insultes ou le verlan, sans chercher à entendre l’âme qui est derrière. On est des inconnus pour eux, et derrière l’inconnu on est parfois le néant. Pour te dire bonjour, on va te faire « yo ! » de la même manière qu’on allait voir nos parents en leur parlant ralahralah. J’ai 34 ans et on s’adresse à moi comme si j’étais un gamin de 17 ans ! Alors quand j’arrive sur un plateau de télé ou de radio, j’ai pas de temps à perdre, je vais à l’essentiel, j’envoie. On me mettra pas K-O sur un enchaînement. Je suis pas là pour servir de bonne conscience ou dire que ça va mal. Il y a de l’espoir : je suis un artiste, un écrivain.
Lemagazine.info : Quand vous écrivez, vous avez cette volonté de prouver, de devoir convaincre ?
Rachid Djaïdani : Cette volonté est positive, elle me fait avancer. Mon style évolue ainsi. On est des combattants, des conquérants. En banlieue, on n’a pas de réseau. Avant nous, tout cela n’existait pas : le hip-hop est complètement nouveau, il n’y avait pas d’univers comme le mien en littérature et même les dribles de Zidane c’était du jamais vu !
Lemagazine.info : L’écriture, le jeu et la réalisation vous permettent d’exprimer des choses différentes ?
Rachid Djaïdani : Non, c’est juste changer de forme pour dire la même chose. A la base, je suis du feu ! Ma chance, c’est d’avoir fait du théâtre avec Peter Brook. Il m’a appris à retenir des choses, à pouvoir me contenir, à gérer, à canaliser... Ce que j’aime aujourd’hui, c’est défendre une idée, un concept.
Lemagazine.info : Il y a une histoire d’amour dans Viscéral, entre Lies et Shéhérazade.
Rachid Djaïdani : C’est aussi là, par exemple, que j’aspire à l’universel. La preuve qu’on a des âmes et des sentiments… Parce que certaines personnes seront toujours plus surprises de voir un auteur comme moi réussir à parler d’amour plutôt qu’un autre issu d’un autre milieu. On est l’inconnu. On est face à des gens qui, dans leur vie -ou dans leur carte SIM- n’ont pas de Rachid, de Mamadou ou de Tchang. Quand je suis arrivé avec Boumkoeur, on ne croyait pas que je l’avais écrit ! C’est pour ça que j’ai réalisé ce documentaire, Sur ma ligne , où j’ai filmé tout le processus de création de mon dernier roman : un documentaire primé pendant la biennale des cinémas arabes et qui sera au festival « Vision du réel » en Suisse. Tout ça réalisé sans argent. Mais il faut continuer à se battre, même si les chaînes refusent de le diffuser sous prétexte que c’est nouveau. Leur programmation, c’est "Comment Kader est devenu dealer" ou "Les banlieues qui brûlent". Quand il y a du positif, de l’amour, ils ne veulent pas le diffuser. A croire qu’on devrait tous faire du sport ou du hip-hop : mon incursion dans la littérature est un blasphème. Tout ça alimente la haine entre les gens. C’est très violent. Il y en aura toujours pour considérer qu’ils sont plus aptes à savoir ce qu’est la poésie, ce que doit être la culture ou ce qu’est une âme…
Lemagazine.info : Vous suivez la campagne présidentielle ?
Rachid Djaïdani : Comme je le dis dans Viscéral, la gauche nous esquive, la droite nous assomme. Je ne me sens représenté par aucun candidat. Il y a un vrai problème. Actuellement, ils nous endorment sur du superficiel pour nous faire avaler la disquette. Beaucoup de critiques, jusqu’en Belgique, ont dit que Viscéral était un livre que les politiques devraient lire... Ces gens ne nous aiment pas et ils nous demandent de voter pour eux.
Lemagazine.info : Vous irez voter ?
Rachid Djaïdani : Oui. Pour qui ? je ne sais pas. Contre qui ? je peux l’imaginer. Mais il n’y a que nous, en bas, dans chaque geste du quotidien, qui pourrons vraiment changer les choses. Je suis jeune. Avec mon vécu, mon expérience du bitume et de l’asphalte, j’ai observé quelque chose : les flics ne m’ont jamais ralenti dans ma vie. Peut-être ils m’ont ralenti physiquement, pour un contrôle d’identité (ça prend cinq minutes, quelques heures si ça dégénère, peu importe). Les gens racistes non plus ne m’ont jamais ralenti. Pourquoi ils me ralentiraient ? Parce qu’ils me disent « sale arabe » ? Mais il y a de la générosité dans leur révolte ! Au moins, quelqu’un de franc, tu peux le respecter ! Par contre, la discrimination intellectuelle telle que je la ressens aujourd’hui, est mille fois plus violente que ce qu’on peut vivre en bas. C’est cette discrimination là qui nous ralenti.
Lemagazine.info : Vous venez d’avoir 34 ans. Vous vous projetez dans l’avenir ?
Rachid Djaïdani : Pas vraiment. Je suis un artiste. Je suis dans la vie. J’ai envie d’être dans la création. J’ai envie d’écrire un quatrième roman, de réaliser, de raconter mes histoires à la Ken Loach ou Cassavetes… Je suis convaincu que, bientôt, on aura le droit d’être respecté et estimé par son travail.
Lemagazine.info : Vous disiez être à la recherche de simplicité.
Rachid Djaïdani : C’est mon ambition. A la fin de ma vie, ce qui comptera, ce sera pas de savoir si Sarkozy ou un autre… (il s’interrompt), mais de savoir si mes enfants vont bien, si j’ai été un bon père et si je laisse quelque chose derrière moi. Déjà trois romans sont là. Dans cinquante ans, on pourra les lire dans un autre contexte, ils répondront peut-être aux angoisses d’une autre époque. En vérité, peu de choses m’étonnent, les conflits et les révoltes sont dans l’ordre des choses. C’est la vie… Aujourd’hui, j’ai envie de m’installer à l’étranger. Nul n’est prophète en son pays ! Je suis ma propre dynamique. La vie est magnifique. Bien sûr, quand on te traite comme un chien, elle est moins agréable… Mais la vie est magnifique mon frère.
Propos recueillis par




