Mélange détonnant de poker menteur, de bal costumé tragi-comique et de thriller sentimental, La Fausse suivante de Marivaux, dans la mise en scène d’Elisabeth Chailloux, se révèle d’une incroyable modernité. Dans cette pièce de 1724, Marivaux se fait visionnaire en décrivant un monde qui se délite et se décompose… un monde curieusement proche du nôtre !

Crédit photo : Hervé Bellamy
La Fausse suivante raconte l’histoire du « Chevalier », une femme aristocrate qui s’est déguisée en homme (l’interprétation très convaincante de Natalie Royer est à souligner) pour tenter de mieux connaître les intentions de Lélio, un noble arriviste auquel elle doit se marier. Elle découvrira bien vite que ce dernier, Don Juan sans panache, est déjà engagé auprès d’une comtesse avec laquelle il a signé un dédit, sorte d’avenant à leur promesse de mariage selon lequel le premier qui trahit l’autre doit lui verser en dédommagement une rente de plusieurs milliers de livres. Ainsi, c’est en suivant les complots ourdis par une femme travestie que nous découvrirons peu à peu les noires intentions de l’âme masculine, l’égoïsme froid et calculateur d’un homme pour qui une Comtesse "vaut" moins qu’un Chevalier.
Le jeu dangereux des apparences
Bien loin d’un « marivaudage » convenu, la Fausse Suivante reprend les thèmes essentiels du théâtre de Marivaux et rappelle que le dangereux jeu des apparences apparaît quelquefois comme le plus sûr moyen de démasquer la vérité des sentiments. Par delà l’interprétation très maîtrisée des comédiens, cette pièce enlevée et subtile invite à suivre une seconde intrigue, plus abstraite, où les idées dansent toutes ensemble, en un véritable ballet philosophique, et où la vérité donne la réplique au mensonge, l’être au paraître, l’amour à l’égoïsme.
Par ses choix de mise en scène (des costumes intemporels, un décor vidéo), Elisabeth Chailloux a d’abord voulu souligner l’actualité de la pièce, tandis que le jeu des acteurs rend au texte de Marivaux sa première jeunesse. Adel Hakim, notamment, campe un Trivelin gouailleur qui ressemble à s’y méprendre à nos SDF contemporains, et dont la diction flirte parfois avec la rythmique du slam - sans jamais dénaturer le texte original. Il faut dire que le monde que dépeint la pièce de Marivaux n’est pas dénué de ressemblances avec le nôtre, et du culte de l’apparence qui le caractérise... Que deviendrait une société entièrement vouée au cynisme et à l’hypocrisie, dont le vernis social craquerait de toutes parts et qui laisserait libre cours à l’expression des égoïsmes individuels, au mépris de toute bienséance et de toute humanité ? Voilà la question que Marivaux semble poser. Aucun personnage de la pièce n’est véritablement sympathique ou rassurant, qu’il s’agisse des valets, Trivelin, Frontin ou Arlequin, pleins de vices et de débauche, ou bien des maîtres, le Chevalier, la Comtesse ou Lélio, en proie à la confusion des sexes, des sentiments et des valeurs. Le personnage central, en particulier, cette fameuse « fausse suivante », se révèle être une sorte d’ange de l’apocalypse, provoquant la crise et l’hystérie chez tous ceux qui croisent son chemin. Lorsqu’elle lance à Lélio : « je suis fille assez jolie, comme vous voyez, et par-dessus le marché, presque aussi méchante que vous », on comprend que toute cette histoire finira bien mal pour tout ce petit monde.


