La "médiacrature" de Nicolas Sarkozy

Le 5 mars dernier, le parlement adoptait le projet de loi sur l’audiovisuel public. Controversé, ce texte officialise la suppression de la publicité sur les chaînes télévisées et instaure la nomination et la révocation des dirigeants des radios et télévisions publiques par le président de la République. Jugeant cette réforme inacceptable, Noël Mamère, député Vert et ancien journaliste, a décidé de prendre la plume. Son livre, Petits arrangements entre amis, met en avant les liens étroits qui unissent Nicolas Sarkozy à certains responsables de médias français. Entretien.


Photo : DR

Lemagazine.info : Pourquoi avoir décidé d’écrire ce livre ?

Noël Mamère : Après avoir écrit d’autres livres par le passé – comme Telle est la télé (1982), La dictature de l’audimat (1988), La vie rêvée du Loft (2001) et tout récemment La tyrannie de l’émotion (2008) –, qui tous tendent à mettre en lumière les dérives d’une télévision soumise aux lois du marché, j’avais envie en quelque sorte de boucler la boucle. Avec Petits arrangements entre amis, j’entends montrer comment Nicolas Sarkozy est en rupture, réelle celle-là, avec ses prédécesseurs. Il est en effet le premier président de la république issu d’une génération qui a grandi avec la télévision. Par conséquent, il a toujours accordé beaucoup d’importance à l’audiovisuel.

Son attirance pour la télévision a commencé dès les années 1980, lorsqu’il était maire de Neuilly, avec Neuilly Communication [Ndlr : un club destiné à favoriser les rencontres entre dirigeants d’entreprises de communication]. D’ailleurs, ceux qui fréquentaient ce club, et qui sont aujourd’hui aux commandes de grands groupes industriels – les Bouygues, Bolloré, Lagardère, Dassault et consorts – étaient présents au Fouquet’s, le soir de l’élection de Nicolas Sarkozy. Tout cela pour dire que le président de la République a très vite compris, c’est même quelque chose de prémédité chez lui, qu’il était utile d’entretenir de bonnes relations avec les responsables de l’audiovisuel, voire de les contrôler. C’est pour dénoncer cela que j’ai écrit Petits arrangements entre amis.

Lemagazine.info : Vous présentez Nicolas Sarkozy comme le parrain d’une mafia de l’audiovisuel. Sur quoi vous basez-vous pour affirmer cela ?

Noël Mamère : Je me base sur des faits. Même si certains journalistes de télévision trouvent que mon propos est exagéré. Mais est-ce que j’exagère quand je dis que la loi sur l’audiovisuel et les propos que Nicolas Sarkozy a tenus le 8 janvier, lorsqu’il annonce la suppression de la publicité sur France Télévisions, correspondent, à la virgule près, au contenu du livre blanc rédigé par TF1 ? [Ndlr : fin 2007, la chaîne privée avait plaidé auprès des pouvoirs publics pour la suppression de la publicité sur les chaînes publiques]. N’est-ce pas vrai que l’un de ses porte-flingues, Frédéric Lefebvre, propose, dans une autre loi que celle relative à l’audiovisuel, un amendement pour relever le seuil de concentration dans les médias ? [Ndlr : dans le cadre de la loi de modernisation de l’économie, Frédéric Lefebvre souhaite que les chaînes de télévision dont l’audience dépasse 8 % de l’audience globale, contre 2,5 % actuellement, ne puissent être détenues par un même actionnaire à hauteur de plus de 49 % de leur capital]. N’est-ce pas vrai également que le député UMP des Bouches-du-Rhône Christian Kert, en pleine séance de la commission préparatoire à la loi, a proposé un amendement qui se confondait totalement avec ce que proposaient à la fois TF1 et le Club sur les médias présidé par ce même Frédéric Lefebvre ? Après avoir constitué son cartel, Nicolas Sarkozy sert désormais ses copains des médias privés ! Et pour cela, il asservit la télévision publique.

Lemagazine.info : Qu’entendez-vous par là ?

Noël Mamère : Nous assistons en ce moment même à la renaissance non pas d’une télévision publique mais, plus de 30 ans après l’ORTF, d’une télévision d’Etat, triplement dépendante. Une dépendance économique tout d’abord. Le manque à gagner engendré par la suppression de la publicité sur les chaînes publiques étant dorénavant inscrit dans le budget de l’Etat, ce sera aux députés et aux sénateurs de voter, chaque année, les financements alloués à l’audiovisuel public. Or, si les parlementaires n’en sont pas satisfaits, pour quelque raison que ce soit, le service public télévisuel ne fera pas partie de leurs priorités. D’autant plus si les déficits publics continuent de se creuser. Et dans quelques mois ou dans quelques années, comme le service public sera sous-financé, nous aurons quelques bons esprits qui nous diront qu’il faut réduire le périmètre du service public… La deuxième dépendance est d’ordre politique. Il me semble en effet difficile pour le responsable de France Télévisions, qui sera nommable et révocable par le président de la République, de se sentir libre, indépendant et autonome. Enfin, la troisième dépendance est éditoriale. L’autocensure chez les journalistes ne peut que s’exacerber, surtout si l’exécutif entend gouverner par la peur, comme c’est le cas aujourd’hui…

Lemagazine.info : Quelle forme aurait dû prendre, selon vous, la réforme de l’audiovisuel public ?

Noël Mamère : Il aurait fallu, d’une part, augmenter progressivement la redevance pour arriver à des niveaux identiques à ceux de la Grande-Bretagne (196,5 euros) ou de l’Allemagne (200 euros). En France, la redevance est de 116 euros. Elle est l’une des plus basses d’Europe. D’autre part, pour éviter les conflits d’intérêts et les atteintes au pluralisme, il aurait fallu que les groupes industriels qui répondent à des commandes publiques, comme Bouygues par exemple, ne puissent pas détenir la majorité du capital d’une chaîne privée. Il aurait en outre été judicieux de réformer le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA) en un organisme indépendant et de créer un fonds de garantie pour assurer la liberté du tiers-secteur audiovisuel.

Au fond, il aurait fallu rééquilibrer le paysage audiovisuel français en faveur du service public plutôt que réformer le service public à son détriment, en donnant encore plus de pouvoir et de moyens aux chaînes privées. Nous pouvons également nous poser la question, comme l’a fait Edouard Balladur, de savoir si la réforme de l’audiovisuel public était réellement une priorité. La réponse est bien évidemment non. Je pense surtout que le gouvernement est en train d’écrire la chronique de la mort annoncée du service public.

Lemagazine.info : Vous employez le terme de « médiacrature » dans votre livre. Que voulez-vous dire ?

 

Noël Mamère : Cela signifie que le président de la République ne gouverne plus qu’avec les médias. Et pour les intéresser, il invente une histoire par jour, une histoire en chassant continuellement une autre. Il met en scène sa vie privée et sa politique. C’est en cela que je parle de médiacrature. D’ailleurs, Nicolas Sarkozy n’a rien inventé lui-même. Tout cela a été concocté dans les cabinets noirs des spins doctors de George W. Bush. De manière générale, Nicolas Sarkozy s’acharne à vouloir supprimer les institutions intermédiaires entre les citoyens et lui, de sorte qu’il ait une relation directe avec le peuple. Or, il n’y a rien de plus dangereux pour la démocratie.


Noël Mamère et Patrick Farbiaz, Petits arrangements entre amis, Jean-Claude Gawsewitch, 2009, 222 p., 16,90 euros.


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Le 4 avril 2009

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