Le 17 février 2008, le Kosovo proclamait son indépendance, après huit ans sous administration internationale. Un an après, le magazine.info livre l’analyse d’un spécialiste de la région, Alexis Troude, chercheur à l’Académie Internationale de Géopolitique.

Le pont de Pristina séparant le quartier serbe du quartier albanais - I.Maillet/lemagazine.info
Le magazine.info : De quelle reconnaissance internationale jouit le Kosovo un an après son indépendance ?
Alexis Troude : Pristina et Washington prévoyaient la reconnaissance de ce nouvel Etat par plus d’une centaine de pays. Un an après, 54 pays seulement ont reconnu le Kosovo, ce qui reste problématique pour le gouvernement kosovar. Les pays les plus peuplés comme la Chine, l’Inde, le Brésil et la Russie ont refusé cette reconnaissance, de même que les continents sud-américain et africain par crainte d’un morcellement de leurs territoires plurinationaux par effet de contagion. En revanche,la reconnaissance de cette indépendance par les pays occidentaux a réussi à ressouder le bloc slave-orthodoxe dans l’UE constitué de la Slovaquie, la Roumanie, la Grèce et Chypre, ainsi que des pays orthodoxes n’appartenant pas à l’UE (Russie, Ukraine, Biélorussie). Le gouvernement de Pristina ne parvient pas à faire reconnaître son indépendance par les nations phares du monde musulman, comme l’Indonésie, l’Egypte, l’Iran ou l’Algérie, qui considèrent le Kosovo comme un Etat trop inféodé aux Etats-Unis. Lors de la réunion de l’OCI (ndlr : Organisation de la conférence islamique) en juin 2008, seuls trois pays musulmans alliés des Etats-Unis ont reconnu le Kosovo : l’Afghanistan, la Guinée et le Sénégal.
Le magazine.info : La mission européenne de police et de justice Eulex a été déployée en décembre sur le territoire. Comment est-elle perçue sur place ?
Alexis Troude : Alors que les Albanais sont unanimes pour réclamer le déploiement d’Eulex sur tout le territoire kosovar, les leaders serbes du Kosovo sont extrêmement divisés sur l’application de l’accord Ban-Ki-Moon (ndlr : daté du 6 novembre 2008, cet accord prévoit de donner aux Serbes du Kosovo entière responsabilité administrative et politique en matière de police, justice, douanes, éducation dans leurs zones d’habitation). Le président de l’Assemblée des communes serbes, Marko Jaksic, a appelé au boycott d’Eulex, ne reconnaissant que la MINUK (ndlr : Mission d’administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo)comme seule force internationale. Les Serbes du centre du Kosovo y voient une protection, surtout depuis que les policiers serbes ont démissionné. Seul Olivier Ivanovic, le secrétaire d’Etat pour le Kosovo, est confiant : l’Eulex s’installera progressivement, une fois acquise la confiance des Serbes dans cette mission. Les Albanais sont unanimes pour reconnaître le rôle pacificateur de la mission Eulex, mais qui doit être selon eux déconnecté de l’ONU.
Le magazine.info : Le chef de cette mission, Yves de Kermabon, a déclaré récemment que la situation s’était aggravée depuis l’indépendance et que les trafics en tout genre n’ont cessé d’augmenter. Peut-on parler d’une zone de prolifération de criminels en Europe ?Alexis Troude : Le Kosovo est devenu le trou noir de l’Europe. L’actuel Premier Ministre, Hashim Taçhi, qui dirigeait les forces de l’UCK en 1998, est accusé par Belgrade d’avoir directement massacré 60 villageois serbes du Kosovo durant l’été 1998. Par ailleurs, un rapport récent des services allemands (BND) démontre l’implication de Thaçi dans le racket et le trafic de cigarettes développés par la mafia albanaise. Le Kosovo est aussi la plaque tournante du trafic de drogue en Europe : 80 % de l’héroïne en provenance d’Asie et destinée à l’Europe occidentale y transite. Plus de 80 000 jeunes filles moldaves, russes ou roumaines ont été « éduquées » puis jetées sur le marché occidental en 10 ans, selon un rapport de l’OSCE.
Le magazine.info : Certains évoquent la possibilité d’une partition du Kosovo pour résoudre les problèmes ethniques. La zone à majorité serbe située au nord de la rivière Ibar serait rendue à la Serbie et le Kosovo amputé d’un tiers de sa superficie. Cette solution serait-elle viable et acceptable par l’ensemble des parties ?
Alexis Troude : Cette solution règlerait le problème sécuritaire à court terme car elle permettrait aux Serbes du nord de l’Ibar d’être mieux protégés par leur armée. La communauté internationale aurait aussi moins de responsabilité dans le maintien de la paix. Mais à plus long terme cela serait grave pour au moins deux raisons : les 60 000 Serbes vivant dans les enclaves au sud du Kosovo seraient obligés de fuir et nous assisterions à un véritable nettoyage ethnique des non-Albanais (Serbes, Bosniaques, Turcs, Goranis). Cela créerait aussi un précédent déstabilisateur dans la région : les Albanais de la vallée de Presevo au sud de la Serbie ont déjà annoncé que dans ce cas, ils se rattacheraient au Kosovo. On peut penser que les Serbes de Bosnie-Herzégovine demanderaient également leur sécession pour se rattacher à la Serbie.
Le magazine.info : En octobre 2008, la Serbie a saisi la Cour internationale de justice afin de statuer sur la légalité de la déclaration d’indépendance du Kosovo. Où en est-on aujourd’hui ?
Alexis Troude : La question de la légalité de l’auto-proclamation d’indépendance du 17 février 2008 est devenue le talon d’Achille de Pristina. En décembre 2008, l’Assemblée générale de l’ONU a accepté la requête du gouvernement de Belgrade d’envoyer le dossier à la Cour Internationale de Justice de la Haye. L’enjeu est de taille : les juges auront à statuer sur la reconnaissance de l’auto proclamation en temps de paix alors qu’il n’y a pas oppression sur les Albanais, ce qui constituerait un précédent historique. Si la Cour donne un avis positif, de multiples régions dans le monde pourraient s’engouffrer dans la brèche : Chypre-Nord, Taiwan, le pays Basque, l’Ecosse, les Flandres, le Québec.
Le magazine.info : La partie serbe du Kosovo est toujours gérée par une administration parallèle. Les salaires des fonctionnaires sont payés par la Serbie et la monnaie reste le dinar. N’est-ce pas la faillite d’un État multiethnique ?
Alexis Troude : Dans les transports, la situation s’apparente à une véritable ghettoïsation des Serbes. Des autocars kosovars traversent les enclaves, mais il est risqué de les emprunter, car il n’y a aucune mixité entre Albanais et non-Albanais. Dans l’enseignement secondaire et supérieur, un régime de « soft-apartheid » est pratiqué par les autorités de Pristina. A l’université de Pristina, plus aucun cours n’est donné en serbe ou en turc : les étudiants serbes se sont réfugiés à Mitrovica, alors que les Turcs partent étudier en Serbie centrale, en Bosnie ou en Turquie. Les noms serbes, roms ou bosniaques des villes et villages sont systématiquement rebaptisés par le gouvernement de Pristina. Le multi-ethnisme promis par Bernard Kouchner, ancien haut représentant de l’ONU au Kosovo en 1999-2000, a laissé la place à une politique culturelle exclusiviste.
Propos recueillis




