Une famille soumise à une prédiction funeste court à sa perte. C’est le propos tragique, mystérieux et puissant du Vertige des animaux avant l’abattage, du grec Dimítris Dimitriádis, créé aux ateliers Berthier dans une mise en scène de Caterina Gozzi.

Photo : Alain Fonteray
Dramaturge grec contemporain, également traducteur et auteur de textes en prose et de poèmes, Dimítris Dimitriádis a écrit plus d’une dizaine de pièces de théâtre, dont trois sont programmées à l’Odéon cette saison. Présentée après Je meurs comme un pays (en novembre dernier) et avant La Ronde du carré (à venir au printemps prochain), Le Vertige des animaux avant l’abattage est une œuvre éminemment puissante, hantée par le souvenir de la tragédie grecque, qui ouvre des abîmes d’interrogations sur la condition humaine. Pour Dimitriádis en effet, « les questions sont le fond du monde ».
Le Vertige des animaux avant l’abattage est l’histoire tragique d’un mariage, où deux séries de personnages interviennent en parallèle sans jamais se rencontrer. D’un côté, un couple ordinaire, Nilos et Militssa Lakmos, ainsi que leurs enfants. Lorsque Nilos annonce son mariage à son meilleur ami, Philon, celui-ci tente en vain de l’en dissuader en lui prédisant un avenir terrifiant saturé de crimes abominables. Vingt ans plus tard, alors que trois enfants sont nés de l’union du couple, Emilios, Evgénios et Starlet, le spectateur assiste aux premiers accomplissements de la prophétie.
La seconde série de personnages se compose de trois figures anonymes, simplement désignées par les lettres A, B et C. Rôdeurs inquiétants, cette femme et ces deux hommes occupent la scène lorsque les autres la quittent, commentant la tragédie en cours dans une langue sinon obscure, du moins énigmatique.
Fascination
La pièce pose la question du désir, au centre de l’existence humaine. Devenu le propriétaire d’une fortune aussi inexplicable que tout à fait provisoire, Nilos n’a plus rien à obtenir : il est un homme perdu. La pièce ouvre ainsi une réflexion sur la fatalité. Il devient impossible d’échapper à son destin. Mais un doute subsiste : faut-il voir là le signe d’une intervention divine ? Si A, B et C apparaissent tout-puissants, il n’est pas certain qu’ils aient remplacé Dieu. Vêtus d’habits austères et d’apparence commune, ils pourraient tout aussi bien être des médecins ou des scientifiques au chevet de malades dont ils dissèqueraient l’état de santé que des inspecteurs de police d’un genre un peu particulier venus enquêter sur le lieu des crimes à venir. Incertain, leur statut n’est jamais défini.
Sur la scène des Ateliers Berthier, le spectacle éveille une forme de fascination. Emmenés par Thierry Frémont qui incarne Nilos Lakmos, les comédiens sont tous convaincants. La mise en scène de Caterina Gozzi est en partie fondée sur un travail sur l’espace, à la fois démultiplié et segmenté. Au cours de la pièce apparaît en hauteur un second plateau de jeu. Ce choix donne l’impression au spectateur de s’enfoncer parallèlement dans les profondeurs de la terre, du côté des enfers, et d’assister à un ensevelissement des personnages. L’usage de parois translucides accroît la sensation d’opacité du monde, accentue le vertige au cœur de cette œuvre profonde, prodigieuse, à découvrir.




