Le voile se lève sur Tibhirine

Quinze ans après les faits, le doute persiste quant aux réels commanditaires du rapt et de l’assassinat des sept moines du monastère de Tibhirine, survenu au cours de la guerre civile qui a ravagé l’Algérie durant les années 90. Lemagazine.info a rencontré Jean-Baptiste Rivoire, journaliste d’investigation qui a enquêté sur le septuple meurtre.


Photo : DR

Lemagazine.info : Votre ouvrage s’inscrit dans la thèse de l’implication des services secrets de l’armée algérienne (DRS) dans certains crimes attribués aux islamistes durant la guerre civile des années 1990. Pourquoi auraient-ils agi de la sorte ?

Jean-Baptiste Rivoire : Comme le font tous les services secrets en cas de guerre civile, le DRS a infiltré dès le début des années 90 les Groupes islamistes armés (GIA). Ce sont des méthodes classiques de guerre contre-insurrectionnelle, pour détruire l’ennemi ou obtenir des informations de l’intérieur. Mais l’Histoire a montré qu’on va souvent jusqu’à infiltrer l’ennemi pour l’intoxiquer, le pousser à des actions violentes qui vont le discréditer, voire l’utiliser pour commettre des actions que les autorités ne peuvent pas assumer car relevant du crime de guerre. L’armée algérienne a pu ainsi, sous couvert du GIA, terroriser les populations soupçonnées d’avoir soutenu l’insurrection, ou enlever des gêneurs. On peut penser que ce fut le cas avec les moines. Et cela a marché, puisque l’opinion publique mondiale a cru que ces violences étaient le fait des seuls islamistes, ce qui a permis de légitimer le régime.

Lemagazine.info : Quelles nouveautés apporte cet ouvrage ?

Jean-Baptiste Rivoire : Il ne s’agit que d’une enquête journalistique. Seule la justice pourra éventuellement identifier les responsables et établir leur culpabilité. Néanmoins, il apporte une lumière nouvelle, à travers de nouveaux témoignages, sur les mobiles et les modalités du rapt ainsi que l’exécution des moines. L’enlèvement aurait été commis par un commando mixte, composé d’agents du DRS infiltrés au sein du GIA et d’authentiques islamistes ignorant tout de la manipulation. Ensuite, le but initial n’était pas de tuer les moines. Mais des dysfonctionnements successifs dans l’opération ont amené de plus en plus de gens à soupçonner le DRS, qui aurait décidé d’éliminer les otages par un commando pour éviter d’être démasqué. Enfin, cela se serait passé le 26 ou 27 avril 1996, et non pas le 21 mai comme l’a indiqué le communiqué du GIA.

Lemagazine.info : Le fait que les moines auraient été exécutés un mois plus tôt change la signification de bien des événements ultérieurs…

Jean-Baptiste Rivoire : Oui, car le communiqué du GIA du 23 mai qui annonce l’exécution des moines la justifie par le début de négociation directe entamée avec les Français, brusquement désavouée le 9 mai par le gouvernement d’Alain Juppé. C’est la version officielle relayée tant par le GIA que par les autorités algériennes. Un émissaire du GIA a bien été reçu à l’ambassade de France le 30 avril 1996 pour délivrer un enregistrement des moines. Mais s’ils étaient déjà morts, il s’agissait plutôt d’une opération destinée à piéger les Français, en obtenant la preuve qu’ils tentaient de négocier dans le dos des autorités algériennes, ce qui était exact !

Cette preuve, ce fut ce papier à en-tête de l’ambassade, réclamé avec insistance par l’émissaire, où la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure, sous la tutelle du ministère de la Défense) se montre prête à négocier avec le GIA. Ce document, très vite « retrouvé » par les autorités algériennes après la découverte des têtes des moines, va être utilisé pour embarrasser la France, parce que contredisant la déclaration du 9 mai. Et l’on constate que la France n’ouvrira pas d’enquête et cachera l’absence des corps. Comme si la DST (Direction de la surveillance du territoire, ancien service du ministère de l’Intérieur, faisant aujourd’hui partie de la Direction centrale du renseignement intérieur, DCRI) et la DGSE avaient tout fait pour que la vérité reste enfouie, et ne pas envenimer plus encore les relations entre les deux pays.

Lemagazine.info : Quel est le rôle des services secrets français ? Furent-ils manipulés ou complices ?

Jean-Baptiste Rivoire : Je ferais une distinction entre la DGSE et la DST. La DGSE a essayé de faire son travail. Par son expérience militaire, elle était lucide sur le fonctionnement du DRS. Comme Smaïl Lamari, chef du contre-espionnage algérien, ne s’était pas montré très fiable durant le premier mois de la prise d’otages, elle a essayé de le contourner pour sortir nos ressortissants des griffes de leurs ravisseurs. Mais elle s’est fait piéger. La DST, c’est très différent. A partir des années 80, elle marche main dans la main avec son équivalent algérien et durant les années 90, l’approuve dans sa répression systématique de l’islamisme.

Concernant l’instrumentalisation de la violence islamiste par les services secrets algériens, la DST a-t-elle fermé les yeux ? N’a-t-elle pas compris ? La question se pose. Le général Rondot, ancien conseiller de la DST et pourtant défenseur de la version officielle, a confirmé l’année dernière au juge antiterroriste Marc Trévidic être au courant depuis 1996 que Djamel Zitouni avait « éclairci le terrain » pour le compte du DRS, c’est à dire éliminait de vrais groupes d’insurgés. Ce qui est recoupé dans le livre par Raymond Nart, responsable de la DST, auprès duquel Smaïl Lamari s’est vanté en 1994 d’avoir épargné puis favorisé l’ascension de Zitouni à la tête du GIA, considéré comme un idiot facile à manipuler. Ce même Zitouni qui a revendiqué le détournement d’un vol Alger-Paris en 1994 et des attentats très meurtriers à Paris durant l’été 1995, en plus de l’assassinat des moines.

Lemagazine.info : Ne dédouanez-vous pas les islamistes de toute violence ?

Jean-Baptiste Rivoire : Bien sûr que non. Si tout montre qu’à force d’être infiltré, le GIA était devenu en 1996 un mouvement qui luttait en fait contre l’insurrection, ça ne veut pas dire que tous les islamistes étaient dans ce cas-là, ni que le GIA ait toujours été un mouvement contre insurrectionnel. Durant cette guerre – qui a fait 200.000 morts et 20.000 disparus -, il y a eu des crimes atroces des deux côtés. Mais la version officielle était : « 100% des crimes ont été commis par les islamistes, l’armée défend la démocratie ». Un certain nombre de crimes ont été effectivement commis par les islamistes, tous les journaux l’ont rapporté.

En revanche, que des crimes mis sur le dos des islamistes se révélaient avoir été organisés par les services secrets de l’armée, cela paraissait important à dire, et c’est sur cet aspect qu’on a focalisé nos enquêtes. Cela a pu donner l’impression que l’on dédouanait les islamistes de leurs crimes, ce qui n’est absolument pas notre souhait. Même pour les moines, le livre établit que le commando ravisseur comprenait d’authentiques islamistes, une quinzaine. Ils ne peuvent donc pas se laver les mains de ces crimes auxquels ils ont participé, même naïvement.


Jean-Baptiste Rivoire, Le Crime de Tibhirine, La Découverte, septembre 2011, 330p.


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Le 16 mai 2012

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