Les pas perdus

Dans le hall de la gare, les voyageurs se croisent et s’effleurent. Le regard fixé sur les destinations du tableau des horaires, ils arpentent cet espace de transition, d’un pas pressé ou nonchalant, la mine exaltée ou désespérée. Leurs histoires s’entrechoquent dans la sincérité de morceaux de vie volés à l’intimité d’un adieu. Les Pas perdus de Denise Bonval, mis en scène par Gilles Guillot, au théâtre du Rond-Point... une bonne raison de rater son train et de se perdre dans le tourbillon incessant des allers et venues ferroviaires.

Le silence glacial d’une gare vidée de son trafic se rompt avec l’arrivée du premier train. Le flot bourdonnant des voyageurs envahit l’espace. Ils se croisent sans se voir, s’entendent sans se comprendre, le regard hagard, scrutant la foule à la recherche d’un visage connu ou parcourant les panneaux d’affichage à la hâte. Soudain, le cliquetis saccadé du tableau des horaires les fige sur place. La voix douce et monocorde du haut-parleur résonne et parvient à peine à confirmer l’heure et le quai du prochain départ, qu’ils repartent déjà tête baissée vers la vie qui les attend, quelques kilomètres plus loin et quelques heures plus tard, dans la gare d’arrivée. La gare est un lieu théâtral par excellence. L’espace scénique saturé de déplacements sans logique, des conversations qui s’égarent dans des oreilles indiscrètes, des adieux déchirants qui s’exhibent sous le regard détaché du passant, l’excitation exaltée de celui qui part, la souffrance silencieuse de celui qui reste, un va et vient incessant et anonyme qui affiche, de manière indécente et innocente, son intimité à la vue de tous.

L’humanité mise à nue

Dans un décor épuré, vaste et lumineux, les tranches de vie se succèdent sans logique aucune, si ce n’est l’intensité des émotions inhérentes au départ. Les personnages n’ont en commun que leur vérité claire et transparente : une humanité crue, totale, touchante dans ses illusions et ses failles.

Sur scène, une vielle dame au regard doux et résigné, riche des ombres et des délectations de son passé, évoque, tour à tour, ses souvenirs d’enfance, ses intrigues d’adolescente et sa vie d’épouse, assise sur sa valise, perdue dans l’agitation ambiante de la gare, maugréant contre ses petits-enfants qui tardent à venir la chercher. Lorsqu’une jeune fille s’étend avec ferveur et naïveté sur les charmes de l’amour et le plaisir de vivre, avant de regagner sa chambre d’hôpital, elle sourit tendrement. Lorsqu’un homme au fond de la gare se souvient des trains de la mort emportant des familles entières vers les camps maudits, ses yeux s’embuent de larmes. Personnage omniprésent, la vieille dame observe avec intérêt les caractères et les situations multiples qui s’enchaînent sous ses yeux. Des truands qui préparent leur combine, des clochards qui conversent sur leur enfance meurtrie, une jeune fille indocile qui tente d’échapper au conformisme étouffant de sa mère, un fils qui fait des adieux désabusés au cocon familial, une mère célibataire qui s’agace de la curiosité perpétuelle de sa progéniture, des nettoyeuses qui sirotent leur verre de blanc en discourant sur la dureté de leur vie et leurs déboires amoureux, la séparation des amants jeunes ou moins jeunes qui revient comme un leitmotiv dans le décor de la gare.

Dans un espace simple, chimérique, accessible à l’imaginaire de tous, ces blessures intimes s’exhibent dans l’intense circulation des personnages anonymes. Au-delà d’une succession d’anecdotes drôles ou pathétiques, les multiples visages de la compagnie du Théâtre du Barouf, fait exister, par un jeu sincère et touchant, des parcours croisés dans une chorégraphie improvisée au rythme des départs et des arrivés.


Les pas perdus, de Denise Bonal, mise en scène de Gilles Guillot, scénographie de Claude Lemaire, musique de Didier Goret, lumière de Roberto Venturi. Avec Louis-Marie Audubert, Antoine Brétillard, Isabelle Chemoul, Jenny Clève, Rémy Darcy, Tania Dessources, Héloïse Guillot, Philippe Le Mercier, Claude Lévêque, Isa Mercure, Lionel Nakache, Marie Réache, Nicolle Vassel, Maria Verdi, et un enfant. Jusqu’au 30 octobre au théâtre du Ron-Point, 21 heures. Les dimanches à 15 heures 30. Relâche les lundis. Tarifs de 8,5 euros à 24 euros. Réservation : 01.44.95.98.21 ou www.theatredurondpoint.fr

Crédit photo : Philippe Delacroix


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Le 27 septembre 2005

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