Mémoires d’Auschwitz

Soixante survivants témoignent pour célébrer le soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz. Dans “Derniers témoins”, le Mémorial de la Shoah et la mairie de Paris ont recueilli les histoires de ces hommes et de ces femmes qui ont survécu à l’horreur.

 


D.R

"Je suis arrivé à Auschwitz dans la nuit du 5 au 6 novembre 1943, dans le convoi 161 000. J’étais le numéro 397, mon père le 396. Ma mère, elle, n’a pas eu besoin de numéro. J’étais un enfant et on cherchait à me préserver.” Henri Gourarier raconte sa vie comme on raconte une histoire : avec le souci du détail, de l’anecdote. Surgi d’un petit écran, ce solide septuagénaire fait face au visiteur de passage qui a choisi de s’asseoir quelques minutes ou quelques heures pour écouter, entendre de la bouche de ce survivant, son enfance dans une famille pauvre en Allemagne, sa jeunesse dans le ghetto et le départ en famille pour Birkenau... Puis le passé croise le présent. L’enfant qui a survécu seul à la barbarie nazie est devenu un homme de son temps, de notre temps. La rencontre avec Henri tire toute sa force de ce croisement entre le témoignage historique et le récit de vie d’un homme, de cet aller-retour continuel entre hier et aujourd’hui.

A l’occasion du soixantième anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau, le Mémorial de la Shoah et la mairie de Paris ont décidé de recueillir la parole de ces derniers témoins revenus des camps de concentration. Comme Henri, ils sont une soixantaine d’hommes et de femmes de la région parisienne à témoigner de leur passage sur la “planète des fous” selon l’expression d’Yvette Levy, une des 2500 juifs rescapés. Leurs récits ont été regroupés à l’occasion d’une exposition à l’Hôtel de Ville conçue par Esther Shalev-Gerz. “Ce que je voulais montrer, c’est qu’il n’y a pas de grande différence entre eux et nous. Il faut avoir la force d’affronter les choses de la vie.” explique l’artiste. Ainsi, tout est fait pour privilégier l’échange, la rencontre entre les témoins et les visiteurs car, selon elle, “il est important que le public puisse décider” plutôt que de “consommer l’exposition”.

On laisse donc de côté sur des panneaux à l’entrée, l’Histoire, les faits, les chiffres pour faire face, dans une salle baignée de lumière aux portraits géants de huit survivants. “Je me souviendrai de ces visages si expressifs qui nous sourient presque”, raconte Karine, 28 ans très émue par ce qu’elle vient d’entendre, “Il n’y a pas de sentiment de rancune sur ces visages, ils sont prêts à parler, ils sont là pour nous avertir”, renchérit Monique. Dans la grande salle des tapisseries, la tension est perceptible, les cinq sens sont en éveil. On peut palper, feuilleter sur des étagères des témoignages de survivants publiés en yiddish, en polonais, en allemand. Une place spéciale est consacrée au journal d’Anne Frank traduit dans une vingtaine de langues, de l’hébreu au japonais. Plus que pesant, le silence est studieux, le temps est ici à l’écoute. En attendant une place pour entendre un des soixante témoins sur des bornes DVD, les visiteurs patientent sagement devant des écrans géants. Dans ce film muet, Esther Shalev-Gerz a tenté de “s’approcher le plus près possible du temps de la mémoire”, l’instant où les souvenirs surgissent dans l’esprit des survivants, où les visages expriment le plus l’émotion juste avant que la parole ne jaillisse. Une autre manière encore de recevoir les récits des témoins, des sentiments à peine perceptibles lorsqu’on se laisse bercer par le flot des mots.

Dans le cadre emblématique de la mairie de Paris, ces hommes qui ont survécu à l’horreur insistent sur l’importance de témoigner de leur histoire. A la sortie, les visiteurs ont conscience d’emporter avec eux un petit bout de cette mémoire qu’ils pourront à leur tour raconter. “L’entraide, c’était la parole. On n’avait rien d’autre à donner.” résume Yvette Levy à propos de la vie dans le camp, une forme d’hommage à cette exposition.


Entre l’écoute et la parole : Derniers témoins, Auschwitz-Birkenau 1945/2005, Hôtel de Ville de Paris, du lundi au samedi, 10h/19h, exposition gratuite jusqu’au 12 mars.

Légende photo : le film muet de Esther Shalev-Gerz présente l’instant où les souvenirs jaillissent.

Crédit photo : Esther Shalev-Gerz


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Le 29 mars 2005


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