ricci/forte : radiologues héroïques de la modernité

Ricci/forte, duo de dramaturges italiens, offrent depuis plusieurs années une des expériences les plus captivantes de la scène théâtrale européenne. Leur théâtre explore la cruauté du monde contemporain marqué par les obsessions du nouveau millénaire et sa quête d’une jeunesse éternelle. Entre culture pop, fables et mythes, la précision chirurgicale de leur écriture dramaturgique se combine à l’exigence du travail sur le corps, ultime limite des émotions humaines. Leur dernier création, Imitationofdeath, sera présentée en novembre 2013 à la MC 93 de Bobigny. En prévision de leur venue exceptionnelle en France, ricci/forte ont accepté de répondre à nos questions.


© Andrea Pizzalis

Le Magazine : Il est très difficile aujourd’hui d’être un artiste du spectacle vivant en Italie, notamment en raison de la faiblesse des structures de financement. Malgré ces difficultés, votre investissement est total. Sur quel fondamentaux repose votre engagement artistique ?

ricci/forte : Archéologues en quête de sens et radiologues de notre époque, nous cherchons, à travers le théâtre, à nous interroger sur la condition humaine. Avalant sans trêve les couleuvres des relations hypocrites, des ballets diplomatiques, du manque de morale et des injustices, nous tentons de restituer sur scène la dimension magique et éthique du dernier spécimen de la création, victime d’une métamorphose aliénante : l’Homme.

Le Magazine : Vos spectacles s’appuient sur les grandes figures littéraires, de Virgile à Pinter, en passant par Marlowe, Grimm ou même Cooper. 

ricci/forte : Nous voulons redonner une dimension tragique au bavardage stérile auquel nous sommes réduits aujourd’hui, habitants d’un théâtre mort constitué de personnages et d’histoires inventés. Notre exploration nous conduit à rechercher un court-circuit expressif, en nous aidant des “géants” du passé. Comment se fait-il que les grands chevaliers, les héros que nous étions, dont les prouesses ont été immortalisées dans des chefs-d’oeuvre, ont fini par se soumettre à l’immobilité facebookienne, à la prison bourgeoise de l’incommunicabilité moderne ?

Le Magazine : Les dix-neuf performers qui composent votre compagnie mènent un travail très approfondi sur le corps. A quel moment de la création intervient l’écriture proprement dite ?

ricci/forte : Les répétitions sont un voyage durant lequel chacun se confie à l’autre avec générosité. On essaie de redonner confiance dans les possibilités individuelles, dans la capacité à ne plus se cacher derrière les histoires des autres, derrière des personnages fictifs. La poésie allonge la vie et nous distrait de la mort. Nous essayons, à travers une “stupeur” poétique – jamais naturaliste - et une vision esthétique, de reformarter les concepts et l’imagination assoupis en chacun de nous. Nos structures narratives sont composées de multiples fragments de vie qui se recoupent, comme les cerneaux à l’intérieur d’une noix. Les spasmes physiques, les mots exprimés, l’envol, sont quelques-unes des trajectoires qui déterminent la naissance d’une nouvelle conscience, artistique et humaine. L’ensemble est composé jusqu’au dernier moment, avant l’entrée sur scène, et produit une expérience exempte de tout moralisme, qui montre une direction possible dans la chaîne d’évènements désastreux qui caractérise notre époque incertaine. 

Le Magazine : Votre dernière création, Imitationofdeath, s’inspire de l’univers de l’écrivain américain Chuck Palahniuk, auteur notamment de Fight Club. Quel sens donnez-vous à cette « imitation de la mort » ?

ricci/forte : Nous nous sommes intéressés aux objets, hologrammes de ce qui reste après notre passage sur terre. Ils constituent une signature, un linceul, la voix de ce que nous sommes, la radiographie de ce que nous étions. Nous nous réapproprions des actions en apparence élémentaires, telles que respirer, marcher, se confronter au réel, pour les raconter sous une autre forme. Une sorte de néo-humanisme qui célèbre non pas la Mort mais l’état vivant et la possibilité du divin. Cette possibilité est en chacun de nous, à fleur de peau, même si on l’oublie trop souvent. Nous sommes des supers héros prêts pour le Golgotha, mais à la différence de la rock star qui nous a précédés, nous pouvons être crucifiés à répétition : nos supers pouvoirs nous rendrons toujours la vie. 

Le Magazine : Vous êtes très souvent invités dans des festivals internationaux, à Moscou, New-York, Berlin, Sarajevo. Comment ces différents publics reçoivent-ils votre travail ?

ricci/forte : Dans chacun des pays où nous avons été invités, nous avons retrouvé la même approche de notre univers, avec des modalités différentes, bien sûr. La difficulté initiale à “entrer dans le bois” – il faut abandonner une grammaire désuète, des codes précis -, accentuée peut-être par la difficulté de comprendre une langue étrangère, se dissipe en quelques minutes. Ne reste alors que le partage, car chacun reconnaît un parcours émotionnel, basé uniquement sur le bagage personnel des interprètes, qui devient voix commune. Il est toujours enthousiasmant d’enregistrer l’affection, l’attention et les réactions du public. Sa respiration influence le rythme de la performance, et la transforme en un évènement unique. Les frontières géographiques n’ont plus cours : le public de chaque continent devient l’un des performers, et scène et salle sont unies en un seule grande étreinte.

ricci/forte présenteront ImitationofDeath en novembre 2013 à la MC 93 de Bobigny.

Visitez le site de ricci /forte : www.ricciforte.com


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Le 17 mars 2013

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