Jeune peintre originaire du Sud-Ouest, Mathieu Sodore travaille sur l’image du taureau, entre autres. La Chapelle des Carmes à Dax propose une rétrospective de son oeuvre taurine. L’occasion de découvrir qui se cache derrière ces toiles.

Détail d’un portrait du torero Belmonte (Photo Le Magazine)
A l’ombre de la cour des carmes de Dax, il fume rapidement sa cigarette, entre deux congratulations. Assez discret pour se faire oublier au profit de ses toiles, Mathieu Sodore est pourtant débusqué par ces visiteurs venus le féliciter. A deux heures de la corrida, en pleines fêtes de Dax, les aficionados se pressent autour de ses toiles, comme un passage obligé d’un travelling-tour tauromachique. Durant l’été, six artistes ont exposé leurs oeuvres taurines à Dax. Tout aficionado connaît les grands noms de cette peinture, dont celui du jeune Mathieu Sodore, expatrié à Lisbonne. La plupart le connaît, le tutoie, et lui, salue, derrière son sourire, presque gêné par l’étiquette de "peintre taurin" qui lui colle à la peau. Parce que sur les 90% de collectionneurs, peu savent qu’il est peintre, avant tout.
L’ombre de la corne
Depuis vingt ans qu’il peint, le taureau reste, il est vrai, une figure obsessionnelle dans son travail. Car Sodore en aime la force, le bruit des sabots sur le sol, la complicité fugitive qu’il peut nouer. Entre peur intense et plaisir. Pour lui, la représentation de cet animal totem relance inlassablement la problématique de faire de l’art sur l’art. " Il est utopique de voulir fixer l’instant de la corrida, impossible de retranscrire la durée. Je préfère rendre l’avant et l’après ", lâche-t-il comme un aveu d’impuissance, la première sensation du tragique. Sentiment exacerbé par le fait qu’il a toréé lui-même. Et Sodore de se rappeller que quelque chose a changé le jour où il a tué son premier taureau. " Pour la production picturale, ça a donné un caractère plus austère... "
Ce tragique se dit par des figures de toreros légendaires, par les représentations faites siennes. Dans ses toiles, pas de couleur, ni de mouvement, ce qui le distingue de loin des peintres taurins. Du noir, du pourpre, et l’âme de la corrida, " cette créatrice de formes et d’émotions " comme il la définit. Il y a du figé, comme une vie intime qui sourdrait des rides et des ombres. Sodore peint des personnages fascinants, comme le grand Belmonte. Trop jeune pour l’avoir vu toréer, Sodore se nourrit de sa légende. Loin des représentations habituelles, les visages sont ici tirés et les sourires effacés. Le danger de l’art se lit dans une certaine rudesse de la représentation. Sodore travaille sur la mise en abîme. " J’aime me décaler de l’actualité, de l’aspect : corrida-médiatique ". Il aime s’enfoncer dans cet imaginaire qui entoure la corrida, et s’éloigner des mots.
Car tous ses mots ne peuvent rendre l’intensité de son regard. A l’entendre ainsi décrire son rapport à la corrida, on saisit son rapport à la peinture, sa recherche constante de l’ineffable. Imprégné notamment de Vélasquez, Hemingway, Bacon ou Cocteau, cet esthète ne cherche pas la représentation idéale, mais la représentation idéelle. Dans la corrida ou sa série récente dédiée à Pesoa, sa peinture réussit la condensation d’une idée et d’une émotion. Et même si elle ne révolutionne pas les canons de l’esthétique, elle est au moins un acte sur soi, comme éclaireur d’obsessions intimes. Car en vrai torero de la peinture, Mathieu Sodore joue avec l’ombre de la corne avant de jouer avec le public.




