Vers le retour des rentiers ?

Affaire Bettencourt, bouclier et évasion fiscale… Les « ultrariches » sont depuis quelques mois sous le feu des projecteurs. Pour essayer d’en savoir un peu plus sur cette frange de la population relativement méconnue, Lemagazine.info a rencontré Camille Landais, chercheur en économie à l’université de Stanfort. Entretien. 


Photo : DR

Lemagazine.info : D’où proviennent les revenus des « ultrariches » ? Et comment évoluent-ils ?

Camille Landais : Les 1% des foyers ayant les plus hauts revenus – avec plus de 230 000 euros de rentrées fiscales annuelles – sont loin de représenter un groupe homogène. Toutefois, la composition de leur richesse se caractérise clairement par la forte proportion des revenus du capital – de l’ordre de 30% – alors qu’ils représentent moins de 5% des revenus du reste de la population.

Depuis une quinzaine d’années, ces 1% des foyers les plus riches voient leurs ressources financières augmenter rapidement – de l’ordre de plus de 25 % entre 1998 et 2006 – tandis que le revenu du reste de la population stagne. A l’instar de nombreux autres pays d’Europe continentale, les inégalités de richesse dans l’Hexagone ont donc tendance à s’accroître rapidement. Ce qui n’est pas sans rappeler la situation des Etats-Unis ou du Royaume-Uni au début des années 80.

Lemagazine.info : Précisément, comment se présente la situation française par rapport aux pays anglo-saxons ?

Camille Landais : En France, les inégalités de richesse sont encore bien moins prononcées que dans les pays anglo-saxons. Aujourd’hui, la part des revenus des 1% des foyers les plus riches dans l’ensemble des revenus est de l’ordre de 6% en France, alors que cette part est de l’ordre de 25% aux Etats-Unis. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, qui ont connu une explosion des inégalités dès la fin des années 70, ont aujourd’hui pratiquement reconstitué une nouvelle fraction de grands rentiers.

Lemagazine.info : Quels sont les effets du bouclier fiscal sur les ménages aisés ?

Camille Landais : Malheureusement, nous ne disposons pas de données suffisantes sur ce sujet. Toutefois, il est clair qu’une forte réduction des taux d’imposition des très hauts revenus encourage la tendance à la reconstitution d’une classe de rentiers. En réalité, dès la fin des années 90, la France s’est engagée dans cette voie, sous la pression d’une concurrence fiscale grandissante au sein de l’Union Européenne. Aujourd’hui, un minimum de coordination fiscale au niveau européen sera nécessaire si l’on veut rétablir une certaine progressivité des prélèvements.

Lemagazine.info : Comment les pouvoirs publics peuvent-ils justement réduire les inégalités ?

Camille Landais : Leur intervention peut se justifier pour deux grands types de raisons : la redistribution et l’efficacité. Or, une partie des inégalités de revenus est clairement le fruit d’un fonctionnement « efficace » des marchés. Mais nous savons également qu’une part sans doute non négligeable provient de défaillances de marché – inefficacité de certaines procédures de gouvernance d’entreprises, etc. – qui peuvent justifier une intervention correctrice de l’Etat, par des mesures de régulation ou par une taxation pigouvienne [destinée à internaliser le coût social des activités économiques, NDLR], au-delà même de toute volonté redistributive.

Lemagazine.info : Quel est l’impact de la crise sur les grandes fortunes ?

Camille Landais : La crise a clairement détruit une partie des très gros patrimoines, et réduit le rendement de beaucoup d’autres. En revanche, il ne semble pas qu’il y ait encore de réponse politique susceptible d’affecter profondément le régime historique des inégalités comme ce fut le cas à la suite de la grande Crise des années 30. Dans les années 40 et jusqu’aux années 60, tous les pays développés – les Etats-Unis en premier – avaient imposé des taux marginaux supérieurs de l’impôt sur le revenu de l’ordre de 75 % à 80%.

Lemagazine.info : Quelles seraient les conséquences sociales et politiques d’un accroissement continu des inégalités de revenus ?

Camille Landais : Les sociétés démocratiques imposent heureusement certains garde-fous à l’accroissement continu des inégalités, notamment par le contrôle citoyen des politiques fiscales. Toutefois, l’expérience prouve que la démocratie est compatible avec des degrés très élevés d’inégalités dans la répartition des ressources, comme aux Etats-Unis ou encore au Brésil.

Les effets externes de ces fortes inégalités sont encore mal connus, car il est difficile d’isoler précisément le lien causal entre le niveau d’inégalités de revenus et des phénomènes tels que la criminalité, le nombre ou l’intensité des conflits sociaux, le niveau d’éducation ou de santé, la fourniture de biens publics, etc. Mais de nombreuses recherches ont montré que le degré d’homogénéité sociale d’une communauté avait un fort impact sur les comportements de ses membres, comme l’altruisme par exemple.



Partagez avec Facebook

Le 12 juillet

galerie photos
Belem01.jpg
Pub

AccueilActualitéCultureInterviewGalerie photosÉditoQui sommes-nous?
Copyright © 2004-2008 lemagazine.info | tous droits réservés | Designé & Développé par Ilich Chamorro

SPIP | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0