Yoshi Oïda, « l’Acteur rusé ».

Yoshi Oïda est né au Japon en 1934. Formé au théâtre Nô traditionnel, comédien, auteur et metteur en scène, il arrive à Paris dans le feu de mai 68 pour travailler auprès de Peter Brook qu’il ne quittera plus. Véritables ponts entre l’Orient et l’Occident, ses ouvrages – nés de son expérience et traduits dans le monde entier - sont une référence pour tous les professionnels et amateurs de théâtre. L’Acteur flottant racontait ses 20 premières années avec Peter Brook ; le second, l’Acteur invisible, le travail qu’il a réalisé sur son corps. L’Acteur rusé paraît ce mois-ci chez Actes Sud, en plus d’être publié dans un coffret réunissant ces trois indispensables recueils. A cette occasion, Yoshi Oïda nous a reçus chez lui. Rencontre avec un homme remarquable.


Yoshi Oïda - Pierre-Olivier Bannwarth/lemagazine.info

Lemagazine.info : L’Acteur rusé, dites-vous, répond à cette question : « Comment être sur scène ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Yoshi Oïda : N’importe qui est comédien. Il suffit qu’une personne joue devant un public et c’est un comédien. Quand le spectacle est fini, cette personne sort de scène et devient un homme « ordinaire ». Le comédien est donc un homme ordinaire qui, sur scène, a quelque chose de « spécial ». La frontière entre les deux est un mystère. Dans la vie, la question de savoir comment être un homme est une première difficulté. Pour le comédien, la deuxième difficulté est : « comment devenir quelque chose de spécial ? » Puis, comment passer de l’un à l’autre soir après soir ? L’Acteur rusé répond à cette question. Je l’ai écris car je ne pouvais pas simplement me satisfaire de ce métier. Je me suis demandé : que puis-je prendre de mon métier pour le rapporter dans ma vie ? Qu’ai-je appris sur la scène qui pourrait m’aider à vivre ma vie d’homme ordinaire ?

Par exemple, quand je joue sur scène le départ de mon amant, je suis triste et je pleure, mes larmes coulent et, en même temps, je suis parfaitement content de jouer : « ah, aujourd’hui je suis très très bon ! J’ai trouvé la bonne émotion ! ». Je suis donc deux personnes à la fois : le personnage qui est triste, et le comédien qui est content. Dans la vie, si mon amant me quitte, je pleure et il n’y a aucun plaisir. Je suis incapable d’être triste et heureux en même temps. Pourquoi ? Ne pourrais-je pas, dans la vie, être deux personnes à la fois, comme sur la scène, pour observer ce que je ressens, émotionnellement et physiquement ? N’y a t-il pas un moyen d’avoir cette distance avec ce qui arrive ? Cela me permettrait de mieux comprendre les choses et de vivre autrement.

Lemagazine.info : L’Acteur rusé s’ouvre sur votre réveil. Vous expliquez que chaque jour de représentation débute par 20 minutes de méditation et d’exercices. Votre pratique témoigne d’une rigueur et d’une discipline peu commune.

Yoshi Oïda : Dans mon cas, jouer, c’est d’abord être un corps. En Angleterre on parle de Movement theatre et en France de « théâtre en mouvement » mais, au Japon, ce genre de concept n’existe pas. L’acteur danse, bouge, parle, chante. Le théâtre y est d’abord un texte -parlé ou chanté - mais toujours avec son corps. Cette distinction entre théâtre et théâtre en mouvement n’existe pas. Acteur, j’utilise autant mon émotion, ma voix et mon mental. Tout cela doit être harmonisé.

Lemagazine.info : Le travail physique du comédien est-il différent de celui du sportif ou d’une personne qui souhaite simplement rester en forme ?

Yoshi Oïda : La gymnastique par exemple, est une conception qui sépare le mental et le corps. Le corps y est indépendant. Je crois qu’il faut toujours chercher à lier corps et pensée, qu’ils soient ensemble. Par exemple, quand vous êtes content, vous avez la poitrine qui sort, le torse bombé, cela vous rend optimiste. Si vous êtes pessimiste, votre poitrine rentre dans vos épaules, vos pensées deviennent de plus en plus pessimistes. Les pensées, les émotions et les postures du corps sont liées. Dans le sport, si vous courrez 100 mètres en moins de 10 secondes, vous obtenez une mesure du corps, comme pour un cheval. Mais ce n’est pas un jugement intéressant pour un comédien. La relation entre le corps et le monde intérieur - et ce qui ressort de cette activité - c’est ça l’important. Tous les exercices doivent servir à harmoniser émotions, pensée et corps.

Lemagazine.info : Dans l’Acteur invisible, vous écrivez « peu importe la pratique, l’important est de trouver un bon maître ». A quoi reconnaît-on un bon maître ?

Yoshi Oïda : Ah ! C’est… le destin ! Par exemple, pour moi, Peter Brook est un très bon maître. Mais je ne l’ai pas choisi. Je l’ai rencontré par hasard grâce à Jean-Louis Barraud, et tout de suite j’ai pensé « voilà un très bon maître pour apprendre la mise en scène ! » J’ai donc dû travailler comme comédien pour rester à ses côtés. Mais il y a 20 ans, quand Peter a monté Le Mahabharata et qu’il m’a donné le texte, je n’avais aucune idée de la façon dont on pouvait le monter… Pourtant lui, Peter Brook, avait toujours une solution ! Devant son talent, immense à côté du mien, j’ai finalement perdu tout désir de mise en scène pendant longtemps. Avoir un très bon maître peut donc aussi faire perdre tout courage et toute envie d’entraînement…

Lemagazine.info : Vous n’avez jamais renoncé devant les difficultés du métier ?

Yoshi Oïda : Un jour, j’ai dit à Peter « je veux arrêter », et il m’a répondu « Ce n’est pas la peine, tu dois jouer. Continue ! ». Dans la vie, ce n’est pas la peine d’arrêter. Quand on rencontre quelqu’un qui veut se suicider, on lui dit « non, ce n’est pas la peine, continue à vivre. » L’énergie de la vie est là, c’est elle qui avance, qui décide. Il n’y a rien qu’on puisse arrêter. Il faut accepter et laisser aller.

Lemagazine.info : Votre expérience est une succession d’interrogations et de commencements. Vous enseignez que séparations et changements sont nécessaires pour atteindre une vraie liberté. Comment trouver le courage de renoncer à la facilité ?

Yoshi Oïda : Dans la vie, nous avons toujours devant nous plusieurs sortes de choix. Pour moi, ce fût par exemple celui de rester au Japon ou d’aller en Europe. J’avais la possibilité de continuer dans mon pays, mais j’ai choisi d’aller ailleurs, où tout m’était inconnu. Mais au final, je m’aperçois que je n’ai pas choisi de quitter le Japon. J’ai simplement emprunté une direction nouvelle sans savoir ce qui se passerait. Il faut savoir sentir à quel moment s’acharner dans une direction ou lâcher prise. Quand j’ai commencé le théâtre, je pensais être un génie. Puis on m’a dit que je n’étais pas bon. Alors j’ai travaillé énormément, mais là on m’a carrément conseillé d’arrêter ! J’ai donc renoncé à tout apprentissage et je me suis résigné : bon, je ne suis pas un génie, je suis mauvais, ok. J’ai continué cependant et à ce moment-là des gens ont commencé à dire « mais, c’est pas mal ! » Au bout du compte, en travaillant dur pour être un « bon » comédien, je n’avançais pas, et c’est quand j’ai lâché prise qu’on m’a dit : c’est bien, continue. Autre exemple : je peux m’avachir dans mon fauteuil. Je suis bien comme ça, c’est confortable. Se tenir droit est pénible. Mais si je continue à m’avachir, je sais que, dans une semaine, viendra le mal de dos. Je peux rester ainsi ou, comme je n’ai pas envie d’avoir mal, me redresser et choisir de me tenir droit. A chaque moment de la vie il y a des choix que nous devons faire. Aujourd’hui encore je m’interroge : dois-je faire ce projet ou cet autre ? L’important est de faire un choix et de s’y tenir.

Lemagazine.info : Quels sont vos prochains projets sur scène ?

Yoshi Oïda : Peut-être Le Roi Lear dans un centre culturel en Belgique. Le metteur en scène monte la pièce en français mais je jouerais en japonais. Elle s’achève sur cette réplique très connue : "Never, never, never, never, never". « Jamais, jamais, etc. » C’est intéressant car, en japonais, ça n’existe pas jamais ! On peut expliquer la conception du jamais, mais il n’existe aucun mot correspondant ! De la même manière qu’il n’y a pas, en japonais, de verbe « être ». Ce qui rend une phrase comme « to be or not to be » impossible ! Pourtant, même au Japon, tout le monde connaît cette phrase. C’est grâce à l’énergie des mots de Shakespeare. En français par exemple, on s’exclame souvent « Merde ! » Mais on ne pense pas à chaque fois au sens de ce mot… C’est juste très agréable à dire, ça dégage beaucoup d’énergie. Ainsi les sons ont une énergie derrière le sens. C’est dire comme Shakespeare est formidable ! Car même en perdant cette énergie quand on traduit ses pièces, ça marche ! Shakespeare était complet au niveau de l’énergie, du sens et de l’histoire.

Lemagazine.info : Quel perfectionnement cherchez-vous aujourd’hui ?

Yoshi Oïda : Je n’ai jamais pensé pouvoir être parfait. Tous les jours je me demande simplement : comment je peux vivre sur la scène ? Ou comment je peux être content aujourd’hui, vivant ? Je peux être plus curieux, lire, aller au théâtre ou écouter la musique, m’amuser. Apprendre. Maintenant, je suis content car j’ai appris beaucoup de choses en étant comédien, beaucoup de choses de la vie. Quand j’ai commencé ce métier, je ne pensais pas à ce que c’était « la vie ». Être comédien est la seule chose qui comptait, avec le succès, les applaudissements, les femmes… En réalité, tout cela n’est rien. Qu’est-ce que ça veut dire « les applaudissements », « le succès » ? Apprendre comment vivre, comment penser « la vie », voilà ce que m’a appris ce métier, et c’est cela qui est important. Je n’ai jamais écris sur la manière dont on pouvait devenir un bon comédien ou avoir du succès, mais sur la façon dont, en étant comédien, on pouvait simplement être content de la vie.

Lemagazine.info : Pour les gens qui vous rencontrent, vous incarnez une forme de sagesse orientale. Qu’en pensez-vous ?

Yoshi Oïda : Quand vous allez dans un restaurant de sushis, les gens qui travaillent là sont tous asiatiques. Parce que si on voit des Européens faire des sushis, on sent que ce n’est pas bon. En acuponcture, si vous tombez sur un docteur chinois, vous vous dîtes « ah ! c’est un bon docteur », et vous pensez qu’un docteur français serait moins bon. C’est comme ça… Finalement, j’ai simplement beaucoup profité d’être « exotique » ! (rires)

Propos recueillis par



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Le 9 septembre 2008

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