Cactus de la fortune

En 2003, les 3 principales tribus Bushmen d’Afrique du sud signaient un contrat lucratif pour le partage des bénéfices d’un nouveau traitement contre l’obésité, tiré d’un cactus local. Une préparation traditionnelle que ces populations autochtones utilisent depuis des siècles pour éviter d’avoir faim au cours de leurs longues chasses dans le désert du Kalahari.
 
 
Tout commence dans les années soixante, lorsque des Bushmen, engagés comme guides par l’armée sud-africaine, expliquent aux militaires comment l’ingestion de la tige du cactus Hoodia permet de jeûner pendant plusieurs jours. Des laboratoires nationaux entament alors des recherches sur les propriétés curatives de cette plante miracle. 30 ans plus tard, en 1996, les propriétés d’une molécule P57 sont isolées : son ingestion déclenche l’envoi au cerveau d’un message signalant la satiété. La faim disparaît d’elle-même, sans causer de carence, ni engendrer d’effets secondaires.
 
Bataille juridique pour les Bushmen du Kalahari
 
La molécule intéresse aussitôt les firmes pharmaceutiques occidentales. En 1997, après l’avoir fait brevetée, le Conseil pour la recherche scientifique et industrielle sud-africain (CRSI) accorde une licence à la petite société anglaise Phytopharm pour tester la molécule. Les premières études cliniques sont concluantes : 15 jours de traitement suffisent à un échantillon d’obèses pour réduire leur apport énergétique de 1000 calories/jour. A son tour, Phytopharm vend les droits développement et marketing au géant du médicament Pfizer. La nouvelle de gros bénéfices potentiels parvient jusqu’aux oreilles des Bushmen, oubliés lors des tractations. S’estimant spoliés, ceux-ci engagent alors une procédure judiciaire pour faire reconnaître leurs droits : les Bushmen ne refusent pas que leurs connaissances et les matières première présentes sur leur sol soient mises à profit par les laboratoires occidentaux. Ils estiment en revanche que leur patrimoine a été indûment acquis. Soutenus par des ONG, ils accusent les compagnies de biopiratage et obtiennent finalement gain de cause (par la négociation), en vertu de la Convention sur la diversité biologique signée à Rio en 1992 qui promeut le « partage juste et équitable des bénéfices tirés de l’exploitation des ressources génétiques » : Phytopharm présente finalement ses excuses... expliquant avoir cru que les Bushmen avaient disparu de la planète !
 
 Faire maigrir les obèses peut rapporter gros
 
Les Bushmens (éparpillés entre la Namibie, l’Angola et l’Afrique du Sud) voient leur savoir ancestral enfin reconnu. Et récompensés : 34 000 dollars sont immédiatement versés sur un compte crée pour l’occasion, au titre des droits de propriétés. Le CRSI s’engage à leur verser 8% des redevances qu’il percevra de Phytopharm pendant la phase expérimentale du médicament (soit au moins 1 million de dollars) puis 6% des bénéfices, une fois le médicament commercialisé (2008). Une manne estimée à plus de 7 millions de dollars annuel pendant au moins une décennie. Une goutte d’eau, estiment certains au regard du chiffre d’affaires des grandes firmes pharmaceutiques : rapporté au nombre de Bushmen (100 000), le dédommagement ne sera en effet que de 70 dollars par an et par homme. Mais ces populations, parmi les plus pauvres et les plus marginalisées d’Afrique semblent satisfaites. La victoire n’était pas acquise : le droit international reste flou en la matière et d’autres Conventions sur les droits de propriété et d’usage du vivant auraient pu leur être opposées.
 
Habitués à vivre dans un environnement hostile, les Bushmen sont capables d’identifier jusqu’à 300 espèces botaniques différentes dont ils connaissent les propriétés médicinales. Un savoir impressionnant qui pourrait encore, à l’avenir, intéresser les firmes pharmaceutiques. L’essentiel reste donc aujourd’hui de définir des règles d’exploitation et de commerce strictes. Les Bushmen ont gagné mais actuellement plusieurs autres procédures sont en cours - en Inde, au Pakistan, en Amérique latine- tant dans le domaine pharmaceutique que l’agroalimentaire. Et si certains acteurs du marché seront peut-être dorénavant moins prompts à breveter des procédés qui ne leur appartiennent pas, la majorité continue cependant à faire valoir un "droit du plus fort".
 

Photo : DR


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Le 30 mars 2006

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